Lettre Ouverte à Aimé Boji Sangara: Mise en garde contre une manœuvre périlleuse pour l’autonomie du Parlement et votre propre héritage politique

Monsieur le Ministre, Cher compatriote,
Par votre démission du gouvernement pour briguer la présidence de l’Assemblée nationale vous avez provoqué une tempête politique qui m’oblige à vous interpeller directement.
Votre manœuvre, bien que non explicitement interdite, est un coup de force institutionnel dont les conséquences risquent d’être désastreuses, tant pour l’Assemblée nationale que pour votre image et celle du pouvoir en place.
1. Vous manquez de considération et de respect pour le travail et la dignité des députés nationaux
En revenant à la hussarde pour briguer la plus haute fonction de l’hémicycle sans avoir jamais siégé depuis 2023, vous envoyez à tous les députés nationaux, mais aussi aux Congolais, le message brutal que leur travail, leurs débats, leurs commissions, leur présence assidue ne valent rien. Un poste ministériel suivi d’une démission stratégique suffit pour prétendre les diriger.
Cette démarche fait injure à l’institution parlementaire elle-même et méprise la qualité du travail parlementaire fourni en votre absence.
Pensez-vous vraiment pouvoir présider avec autorité et légitimité une assemblée dont vous n’avez pas partagé les luttes et les efforts ?
2. Vous offrez une image désastreuse de l’exécutif : combinard et méprisant.
Il est difficile de ne pas voir dans votre candidature l’ombre d’un pilotage de l’exécutif. Si l’objectif inavoué est, comme le suggèrent certains, de pourvoir le poste laissé vacant par Vital Kamerhe par un originaire du Sud-Kivu comme lui, alors la manœuvre est claire. Elle donne du pouvoir en place l’image d’un exécutif combinard et irrespectueux, qui considère le perchoir non comme le fruit d’un choix souverain des élus, mais comme un fauteuil à pourvoir par calcul ethnique et politique.
Cette image d’ingérence et de mépris est un poison pour la confiance entre les pouvoirs et pour la crédibilité de notre démocratie.
Personnellement, je refuse d’attribuer cette manœuvre au Président de la République, garanti du bon fonctionnement des institutions, mais je n’exclus pas l’hypothèse de combines de Cabinet qui l’engagent pas.
3. Vous vous exposez personnellement à un échec cinglant ou à une présidence illégitime.
Que se passera-t-il si vous êtes élu ? Vous serez perçu comme le « président imposé », le « parachuté de dernière minute ». Votre autorité sera contestée en permanence, votre légitimité sera minée. Chaque décision, chaque arbitrage sera vu à travers le prisme de cette origine contestée. Vous serez en mission pour quelqu’un, quelque part, sous sa coupe.
Pire, en cas d’échec, ce serait une humiliation personnelle et politique retentissante. Est-ce le risque que vous voulez prendre ?
4. Vos talents sont reconnus au gouvernement : c’est là que réside votre utilité immédiate.
Votre action au ministère de l’Industrie a été appréciée. Vous y avez démontré des compétences et un engagement qui servent directement le pays. Pourquoi tout abandonner pour une course au perchoir aussi périlleuse ? Le gouvernement est un champ d’action où vous êtes légitime et productif. L’Assemblée nationale, dans les conditions actuelles, risque de devenir pour vous un champ de bataille où vous serez perçu comme un envahisseur, non comme un leader.
Je vous appelle à la raison
Monsieur Boji, la possibilité d’une action ne suffit pas à en faire un acte politique sage. En persistant, vous mettez en péril l’autonomie de l’Assemblée nationale, vous discréditez l’institution de contrôle de l’exécutif, d’où vous venez, pour la soumettre aux caprices de vos nouveaux mandataires obscurs, et vous vous infligez une flétrissure politique durable.
Nous vous le disons avec respect, mais avec fermeté : la seule issue responsable est de retirer votre démission et de réintégrer le gouvernement.
C’est la meilleure décision pour préserver la stabilité des institutions, leur autonomie et leur indépendance, respecter le travail des députés nationaux et protéger votre propre héritage politique.
Il est encore temps de faire preuve de sagesse et de rétracter cette démission. L’avenir de nos institutions et votre crédibilité personnelle en dépendent.
Léon Engulu III
Philosophe et ingénieur, spécialiste des réformes institutionnelles et des Relations internationales, ancien Coordonnateur a.i. du Mécanisme National de Suivi chargé du suivi des réformes en RDC
