Lynchages politiques : demain c’est d’autres mains

 Lynchages politiques : demain c’est d’autres mains

En République Démocratique du Congo, comme dans de nombreuses nations d’Afrique, les arènes politique et médiatique s’embrasent à chaque fois qu’un puissant est mis en cause par la justice. Une clameur publique s’élève, souvent moins pour la quête de la vérité que pour la satisfaction de voir tomber un adversaire.

Dans ce jeu macabre, les voix qui appellent à la prudence et au respect de la présomption d’innocence sont vite étouffées par le désir de lynchage.

 

Mais si l’histoire récente a une leçon à nous donner, c’est que l’État de droit est le seul véritable rempart, et que nul ne peut prédire son avenir en politique. La justice que l’on construit aujourd’hui est celle à laquelle on pourrait être confronté demain.

 

La psychologie du lynchage politique ou l’instinct de meute

Pourquoi la chute d’un puissant suscite-t-elle un tel enthousiasme ? C’est souvent la manifestation d’une psychologie collective. Le lynchage politique s’appuie sur une peur profonde : celle de ne pas être dans le camp des vainqueurs. En se joignant à la meute qui crie « au coupable », on s’assure une place, un sentiment d’appartenance et, surtout, on cherche à plaire au pouvoir en place.

 

Ce comportement de masse, lâche par nature, étouffe la raison et crée une justice d’émotion, où les faits sont relégués derrière l’opportunisme. C’est dans ces moments que les voix solitaires, qui plaident pour le droit et la raison, sont vilipendées, car elles brisent le consensus confortable de la foule.

 

La chute des puissants : quand l’histoire se répète

L’histoire est un cimetière pour les certitudes politiques. Des leaders qui se croyaient intouchables ont vu leur destin basculer de manière spectaculaire. On y trouve deux grandes variantes, et la première est celle du temps des revirements. Eddy Kapend, ancien aide de camp du président Laurent-Désiré Kabila, condamné à mort pour l’assassinat de ce dernier, a passé vingt ans en prison avant d’être gracié par Félix Tshisekedi… et finalement blanchi. Mais qui peut garantir que son nom ne sera pas à nouveau instrumentalisé dans le futur ? Vital Kamerhe, accusé publiquement et jeté en prison, a été la cible d’un lynchage médiatique féroce avant d’être acquitté en appel. Jean-Pierre Bemba, puissant chef de guerre et figure politique, a été condamné par la Cour pénale internationale avant que sa sentence ne soit annulée, offrant une leçon d’humilité à ceux qui avaient déjà écrit son épitaphe. En Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo a subi une déchéance similaire, avant de voir sa condamnation annulée par la CPI, démontrant que la justice, quand elle est indépendante, finit par corriger ses propres erreurs.

 

La seconde variante est celle du sommet à la persécution, en Afrique du Sud, Jacob Zuma, longtemps au sommet de l’État, est aujourd’hui poursuivi pour corruption, son propre parti s’étant retourné contre lui. Au Soudan, Omar al-Bashir, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant trois décennies, est tombé sous le coup d’une révolution populaire et se retrouve face à une justice qu’il a longtemps bafouée. En RDC, même Joseph Kabila, hier chef d’État omnipotent, est jugé par défaut par la Haute Cour Militaire et voit des procédures judiciaires s’accumuler contre ses proches, preuve que le pouvoir n’immunise pas contre le retournement de l’histoire.

 

Ces exemples, tout comme ceux de Donald Trump aux États-Unis ou de Lula au Brésil, rappellent une vérité implacable : on sait comment commence un pouvoir, mais jamais comment il se termine.

 

La justice entre État de droit et État de circonstances

Le danger le plus insidieux n’est pas le lynchage populaire, mais le fait que la justice elle-même se prête à ce jeu. Les juges, procureurs et enquêteurs sont aussi des humains, et certains peuvent être tentés de plaire au pouvoir en place. C’est ainsi que l’on passe d’un État de droit, où les lois et procédures priment, à un État de circonstances, où les rapports de force dictent les décisions.

 

Le procès de Constant Mutamba illustre ce glissement. Une certaine classe politique appelle à sa condamnation, mais plus grave encore, des membres du gouvernement refusent de témoigner en invoquant une vague « raison d’État ». Cette notion, absente du droit congolais, est un prétexte politique dangereux. Elle crée un précédent qui légitime le deux poids, deux mesures et mine les fondations de la démocratie. Aujourd’hui utilisée contre lui, elle pourrait demain être retournée contre eux.

 

Soyez clairvoyants…

Les leaders d’aujourd’hui doivent comprendre que le véritable héritage n’est pas la destruction de leurs adversaires, mais la construction d’institutions solides et impartiales. Le pouvoir est éphémère. Les rapports de force sont instables. Mais un État de droit, bâti sur des principes inébranlables, est une assurance pour tous, y compris pour ceux qui en sont les architectes.

 

Sortons de ce cercle vicieux du lynchage et de la justice sélective. La justice que vous rendez aujourd’hui est celle que vous pourriez, un jour, recevoir. Les Congolais méritent une justice qui ne craint ni la clameur populaire, ni les ordres des puissants. Ils méritent une justice qui fonde le pouvoir, et non l’inverse.

 

 

Léon ENGULU III

Philosophe

    admin

    Related post