Face à une situation politique interne peu favorable: Félix Tshisekedi adopte une stratégie d’équilibriste !

La situation politique actuelle en RDC ressemble à une véritable partie d’échecs où chaque acteur avance ses pions avec prudence. Le président Félix Tshisekedi se retrouve au cœur d’un jeu complexe, confronté à une coalition de pressions : les Églises (CENCO et ECC), l’opposition politique, et les tensions persistantes dans l’Est du pays.
CENCO/ECC : Médiation religieuse ou contre-pouvoir moral ?
Les deux grandes confessions religieuses ont présenté un plan de sortie de crise pour l’Est du pays, ravagé par les conflits armés. Bien que Tshisekedi ait accueilli leur initiative avec courtoisie et ait même mis en place un mécanisme de suivi, certains observateurs y voient une tentative de récupération politique plutôt qu’un engagement sincère.
Jean-Pierre Bemba : pilier de Fatshi
Depuis septembre 2023, Bemba a officiellement soutenu la candidature de Félix Tshisekedi pour un second mandat. En tant qu’ex vice-Premier ministre en charge de la Défense, il avait joué un rôle stratégique dans la consolidation du pouvoir présidentiel.
Lors de ses meetings populaires, notamment à Kinshasa et en Ituri, il n’a pas hésité à critiquer ouvertement Katumbi, Kabila et même la CENCO, les accusant de fragiliser l’unité nationale. Son discours est clairement celui d’un allié loyal, mobilisant les masses pour défendre le bilan de Tshisekedi et appeler à l’unité face à l’agression rwandaise, tout en marginalisant les adversaires politiques de Félix Tshisekedi.
Martin Fayulu : virage vers la modération
Le 5 juin 2025, Martin Fayulu Madidi a rencontré Tshisekedi au Palais de la Nation et proposé la création d’un “camp de la Patrie” pour faire face à la crise sécuritaire.
Il a du coup, plaidé pour un dialogue social inclusif, notamment avec la CENCO et l’ECC, et a évité toute critique frontale du président, comme d’aucuns s’y attendaient. Bien qu’il n’ait pas intégré les institutions, la posture actuelle de Fayulu est celle d’un acteur conciliant, soucieux de cohésion nationale plutôt que d’opposition radicale.
Tshisekedi : Stratégie d’équilibriste
Fort de tout ça, le président Tshisekedi semble jouer sur plusieurs tableaux :
Il coopte les Églises dans un rôle consultatif, tout en gardant le contrôle institutionnel, et veut garder la main de la situation en appellant à une inclusivité religieuse, pour que soient intégrées d’autres confessions dans le processus de paix.
Il tente de désamorcer les critiques tout en maintenant une posture de chef rassembleur au point que beaucoup d’analystes pensent que cette posture de “seul contre tous” pourrait aussi être une manœuvre calculée face à une opposition fragmentée et fragilisée ainsi qu’une communauté internationale peu réactive.
Une plongée plus fine dans les enjeux stratégiques de Félix Tshisekedi dans sa posture de “seul contre tous” laisse entrevoir ce qui suit :
1. Stratégie de rupture calculée
Tshisekedi a rompu avec la coalition FCC-CACH en 2020, mettant fin à l’influence de Joseph Kabila. Ce divorce n’était pas impulsif :
– Il visait à reprendre le contrôle de l’appareil étatique (justice, sécurité, économie) dominé par les kabilistes.
– Il a ensuite lancé l’Union sacrée, une nouvelle majorité parlementaire, en recomposant les alliances politiques. Ce mouvement a renforcé son autorité présidentielle, mais l’a aussi exposé à une opposition plus virulente.
2. Diplomatie régionale audacieuse
Tshisekedi a tenté un rapprochement avec Paul Kagame pour stabiliser la région des Grands Lacs. Ce pari diplomatique s’est retourné contre lui avec la résurgence du M23, soutenu par Kigali. Il a alors changé de cap, dénonçant publiquement le Rwanda et obtenant des sanctions internationales contre des figures proches de Kagame. Cette volte-face montre une capacité à adapter sa stratégie face aux réalités du terrain.
3. Leadership hybride : entre instinct et méthode
Tshisekedi alterne entre des décisions tactiques rapides (comme les trêves avec le M23) et des visions à long terme (comme l’intégration régionale via la Communauté d’Afrique de l’Est). Il a su capitaliser sur les ressources stratégiques du pays (cobalt, lithium) pour obtenir un soutien international, notamment des États-Unis dont la signature du deal y relatif est attendue d’ici fin juillet.
4. Communication et image présidentielle
En se positionnant comme le défenseur de la souveraineté nationale, Tshisekedi renforce son image auprès de l’opinion publique, en utilisant des discours forts, comme celui de Bukavu où il a comparé Kagame à des figures sinistres du XXe siècle, pour marquer les esprits et polariser le débat.
5. Risques et fragilités
Cette posture de confrontation pourrait isoler Tshisekedi sur le plan interne, surtout si les Églises et l’opposition unissent leurs stratégies. Les trêves avec le M23 restent fragiles, et tout revers militaire ou diplomatique pourrait entamer sa crédibilité, estiment des milieux diplomatiques.
En somme, Tshisekedi joue une partie complexe mêlant calcul politique, diplomatie régionale, et gestion de crise. Il avance ses pions avec prudence, mais chaque mouvement comporte des risques.
Aperçu nuancé de la perception populaire et de celle des adversaires politiques vis-à-vis de Félix Tshisekedi :
Perception de la population : entre soutien massif et attentes pressantes
Un sondage réalisé en mars 2025 par l’Institut Les Points révèle que 86 % des Congolais soutiennent Tshisekedi, notamment pour sa posture ferme face aux menaces extérieures et son leadership affirmé. La population exprime un fort désir de stabilité, avec 89 % opposés à toute tentative de coup d’État. Toutefois, des attentes restent vives : amélioration du pouvoir d’achat, accès à l’eau et à l’électricité, lutte acharnée contre les groupes armés, et le développement local. Le programme PDL-145T, censé transformer les territoires ruraux, est perçu comme un test de crédibilité. Les retards dans sa mise en œuvre suscitent des inquiétudes croissantes.
Tshisekedi bénéficie d’un soutien populaire solide, mais il est aussi confronté à une opposition qui se structure et qui pourrait capitaliser sur les retards et les frustrations. Sa stratégie de leadership affirmé séduit une majorité, mais elle risque de creuser les clivages si elle n’est pas accompagnée d’une ouverture politique plus inclusive, se rassurent ces milieux diplomatiques.
Laurent BUADI
