Le cardinal Ambongo a franchi le Rubicon

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Dans son sermon le Samedi Saint, la veille de la célébration de la résurrection de Jésus-Christ, le cardinal Fridolin Ambongo, tel un disciple du pape guerrier Jules II, s’est déchaîné impétueusement contre le régime Tshisekedi, l’accusant de fomenter des divisions politiques à Kinshasa. Situation qui sert, selon lui, de terreau à la crise qui sévit à l’Est et conduit au ralliement récent à la rébellion de certains compatriotes, Corneille Naanga, Jean-Jacques Mamba, ancien du MLC, et les transfuges du PPRD pour ne parler que d’eux, que l’on qualifierait de traîtres. Le prélat catholique reprend ainsi en chœur, contrairement même aux différents rapports de l’ONU, la thèse rwandaise réduisant la tragédie de l’Est du Congo à une affaire congolo-congolaise.

Il semble, paradoxalement, justifier l’engagement des nouvelles recrues dans un mouvement militaire rebelle et d’agression. Pis encore, il paraît soustraire Kigali de pillages des ressources congolaises en n’indexant que les multinationales, alors que celles-ci opèrent à partir de son territoire, y ont établi domicile. Ni plus ni moins, le cardinal Fridolin Ambongo a franchi le Rubicon. Pour un pays en guerre, sa liberté d’expression se mue en libertinage.

A l’occasion de la messe du Samedi Saint, le cardinal Fridolin Ambongo, tel un disciple du pape guerrier Jules II, n’a pas porté de gants pour vouer à l’échafaud le régime Tshisekedi, mieux le crucifier à l’instar de Jésus-Christ dont a célébré un jour après la résurrection. Il l’a accusé de susciter des divisions politiques qui fragilisent le pays. Lesquelles divisions politiques sont, notamment, à la base de la crise ignominieuse qui sévit à l’Est et du ralliement de certains compatriotes exaspérés (Ndlr : tels Corneille Naanga, l’ancien MLC Jean-Jacques Mamba et des transfuges du PPRD), que l’on appellerait traîtres alors qu’il serait de bon aloi de chercher les raisons à l’origine. Et d’ajouter : «(…)Le pays est à l’agonie, dans un état comateux. Alors qu’il y a des discours complètement inutiles à Kinshasa, les autres sont en train d’avancer. (…) Nous n’avons pas d’armée».
Le prélat catholique n’a pas passé sous silence le pillage des ressources naturelles congolaises du fait de la guerre. Mais, il a plus pointé le doigt accusateur sur les multinationales qui convoitent lesdites richesses, et non sur le Rwanda dont le territoire sert de hub dans cette spoliation.
Ni plus ni moins, l’archevêque métropolitain de Kinshasa, prétextant les divisions politiques, s’emploie à trouver des excuses ou des circonstances atténuantes pour justifier le ralliement de certains compatriotes à un mouvement militaire rebelle et d’agression. Il ne semble même pas apprécier qu’ils soient qualifiés de traîtres. Pareilles allusions, venant d’un leader religieux d’une des grandes Eglises du pays, sont pour le moins rocambolesques. Il encourage donc de gens à prendre les armes, à conspirer contre le pays, à envoyer ainsi gratuitement à l’abattoir leurs semblables, compatriotes de surcroît, pour démanteler un pouvoir. Mais, à quel prix ? Déjà, avec plus de 10 millions de morts que la communauté internationale passe sous silence, il y a eu une telle coulée de sang que les vampires n’en ont plus que faire. Les Congolais vont donc continuer à mourir et errer, sur fond d’une crise humanitaire innommable, dans leur propre pays pour assouvir la soif du pouvoir de certains d’entre eux, dont l’un fut même président d’une institution citoyenne avec vocation d’instaurer la démocratie par les élections. Quel paradoxe !
Rien ne justifie l’attitude du cardinal Fridolin Ambongo à tolérer, trouver des circonstances atténuantes, pour des Congolais égarés qui engagent de plus en plus leur pays dans la voie de l’abîme. Pendant 18 ans de règne, Joseph Kabila a dirigé de manière autoritaire la RDC sans que l’UDPS, par exemple, avec en tête son leader Etienne Tshisekedi, victime d’une machination électorale en 2011 et de plusieurs autres injustices et matraquages, ne se résolvent à prendre le chemin du maquis pour venir marcher sur les cadavres des Congolais afin de prendre le pouvoir. De même que pendant le glissement de deux ans de son deuxième quinquennat, sur fond d’un troisième mandat hypothétique. Aux côtés d’autres forces politiques et sociales, dont l’Eglise catholique, feu le Dr Etienne Tshisekedi aura été l’un des acteurs majeurs qui sont venus à bout des velléités de l’Autorité morale du FCC avec l’adoption de l’Accord dit de la Saint-Sylvestre le 31 décembre 2016. Son parti, par exemple, aura attendu 37 ans pour accéder au pouvoir. Ne pouvait-il pas dans l’entretemps se trouver des alliés pour se transformer en une rébellion ? Les offres n’ont pas manqué.
Aussi, les propos du prélat catholique, ramenant la crise de l’Est aux divisions politiques suscitées à Kinshasa confortent la thèse de Paul Kagame selon laquelle la crise dans la partie orientale congolaise est une affaire congolo-congolaise. Il met donc de l’eau au moulin du Rwanda, contredisant les différents rapports de l’ONU qui confirment la présence de l’armée rwandaise sur le sol congolais en soutien au M23. Outre les RDF, ce dernier a une alliée ou affiliée, en l’occurrence l’AFC (Alliance Fleuve Congo) de Corneille Naanga qui recrute à tour de bras. Après l’ancien sociétaire du MLC Jean-Jacques Mamba, il compte quelques transfuges du PPRD. C’est jusque-là la face visible de l’iceberg.
Et aussi curieux que cela puisse paraître, l’archevêque métropolitain de Kinshasa n’a pas égratigné le Rwanda tout au long de son speech quant à la spoliation des ressources naturelles congolaises. Il l’a plutôt couvert, ne stigmatisant que le rôle des multinationales dans cette forfaiture. Pourtant, le territoire rwandais sert de plaque tournante aux razzias opérées en RDC.
Le capucin a manqué même de considération pour l’armée nationale en soulignant avec véhémence que «nous n’avons pas d’armée». Que font alors tous ces jeunes gens qui sacrifient leur vie à l’Est pour délivrer le pays ? S’amusent-ils ? Est-ce que le cardinal Fridolin Ambongo connaît combien de temps il faut pour mettre au point une armée comme celle du Congo qui est passée par plusieurs fortunes ? N’est-ce pas que lui avec d’autres évêques de la CENCO ont fait par le passé des déclarations fracassantes faisant état d’une armée infiltrée à coup de brassage et mixage, bondée d’officiers peu rodés, affairistes, voire étrangers ? Faut-il le lui rappeler ou il fait simplement semblant ? Ignore-t-il que ce pays sort il y a une année d’un embargo pour achat d’armes et autres prestations militaires lui imposé par l’ONU depuis 2008, alors que le Rwanda s’armait à tour de bras et jouit jusqu’à présent des financements occidentaux ?

Le Rubicon
Point de doute. Le cardinal Fridolin Ambongo a franchi le Rubicon. Il est libre d’émettre un point de vue sur la situation socio-politico-économique du pays en tant que citoyen et pasteur, mais il y a des limites à ne pas dépasser. Quel évêque ou pasteur américain et européen a levé son petit doigt pour s’en prendre à son gouvernement quant à la guerre en Ukraine ? Combien s’étaient permis des déclarations flamboyantes et enflammées lors de l’invasion de l’Irak pour des armes imaginaires de destruction massive ? Sait-il que Mme Ségolène Royal, une figure emblématique de la politique française, a été écartée de l’antenne en France, un pays de tradition démocratique, pour ses propos jugés controversés sur les crimes commis par la Russie en Ukraine ? Les évêques catholiques rwandais qu’il rencontre de temps en temps dans des synodes se permettent telle liberté alors qu’ils n’ignorent pas la supercherie de leur gouvernement ?
Chaque fois qu’il est donné à l’archevêque métropolitain de Kinshasa l’occasion de parler lors des moments solennels, il se distingue toujours par des propos, à la limite, séditieux. Fin mai 2022, il fut étonné à Kikwit de la passivité des Congolais qui, malgré leur misère, continuent à faire des courbettes alors que rien ne marche au pays. Et d’ajouter que «si le paradis ressemble à la situation que traverse actuellement la RDC, je préfère de ne pas y aller». Il déclara avec véhémence lors des obsèques du cardinal Monsengwo le 20 juillet 2021 devant le président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo et son homologue Denis Sassou Nguesso que «pour rendre hommage au cardinal Laurent Monsengwo, on ne peut laisser le peuple croupir dans la misère pendant que les gouvernants vivent dans l’opulence». A qui s’adressait-il ? A l’un des présidents ou aux deux à la fois ? Si le président Félix Tshisekedi pouvait, à la limite, passer l’éponge, le président Denis Sassou Nguesso ne s’en était-il pas senti offusqué ? Comble de tout, le capucin traversera le pool Malebo pour aller se plaindre de la désignation de Denis Kadima comme président de la CENI alors que son hôte venait d’exclure l’église catholique du processus électoral dans son pays, la renvoyant à sa mission première qui est d’évangéliser ! Y a-t-il eu une déclaration du clergé catholique d’en face à l’encontre de la décision de leur chef d’Etat ?
Est-ce de la «thisekediphobie» ? Difficile à dire. Mais, est-il que le prélat catholique vouerait une haine viscérale à l’actuel président de la République avant même sa prise des fonctions. Il avait brillé par une absence remarquable à sa prestation de serment, notant par la suite dans les médias qu’une invitation n’est pas une convocation. Mais, neuf mois plus tard, il lui demanda de rehausser de sa présence la cérémonie de sa création en tant que cardinal à Rome. Chose qui fut faite. De même, le président de la République, accompagné de son épouse, est rentré précipitamment des USA pour assister à sa première messe en qualité de cardinal célébrée au Stade des Martyrs.
Mais, c’était mal connaître le capucin. Chasser le naturel, il revient au galop. A l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire de l’indépendance du pays, il est demeuré égal à lui-même : « (…) je tiens ici à demander au peuple de se tenir en ordre de marche. Si le pouvoir s’obstine à maintenir ses projets sur la CENI et la magistrature, il faudra qu’il nous trouve sur son chemin». Et de me connaître même les prérogatives constitutionnelles du chef de l’Etat en matière de grâce et d’amnistie. Lors de la commémoration du 20ème anniversaire de l’assassinat du président Laurent-Désiré Kabila le 17 janvier 2021, il déclarait : «La grâce présidentielle accordée au colonel Eddy Kapend et les autres condamnés l’a été en accord avec la famille Kabila».
L’ancien nonce apostolique Ettore Balestrero en a eu aussi pour son grade. Réunis au 37ème Congrès de l’eucharistie tenu à Lubumbashi fin juin 2023, les évêques congolais, y compris le cardinal Fridolin Ambongo, avaient balayer d’un trait sa recommandation les invitant à reconnaître que le changement du pays ne viendra pas par eux. Cette recommandation était ainsi libellée : «Ce n’est pas nous les évêques, ce n’est pas nous les prêtres qui allons changer ce pays. Nous devons donner des principes pour que le pays puisse changer. Nous devons porter Dieu, amener Dieu à ce pays. Et une fois que Dieu est dans ce pays, celui-ci va changer. Si nous sommes très préoccupés par ce qui ne relève pas de nous et que nous n’avons pas le souci de faire ce qui relève directement de nous, il n’y aura personne pour faire ce que nous devons faire et par, conséquent, nous ne serons pas capables non plus de faire ce qui relève des autres. Nous perdons énormément d’énergie et nous allons nous éloigner de la perspective qui nous vient de Dieu, à savoir mettre Dieu au centre. C’est ce que l’Eglise est appelée à faire à travers le monde et en RDC».
Cette exhortation connut un non catégorique de la part des évêques congolais. Ils rendirent publique le 22 juin 2023 une déclaration à travers laquelle ils fustigèrent le régime Tshisekedi, appelant, de surcroît, le peuple congolais à se réveiller de son sommeil, sur fond du recours à l’article 64 de la Constitution, pour des élections crédibles. Secrétaire général de la CENCO, Mgr Donatien Nshole entrevoyait même une révolution qui n’attendait qu’un leader courageux.
Il y a plus.
Au-dessus de la loi ?
De quels droit et mission se sent donc investi le cardinal Fridolin Ambongo, qui s’en prend même à la grande muette, pour dépasser les bornes et la mesure ? Surtout dans un pays en proie à une guerre lui imposée injustement et qui dure depuis trente ans, guerre entretenue sous des prétextes fallacieux avec l’appui de la communauté internationale. Cependant, sous le règne d’un régime qu’il méprise ostentatoirement, cette dernière, malgré sa désinvolture, a pu finalement accepter que la RDC est agressée par le Rwanda.
Malgré son statut de cardinal de l’Eglise catholique qu’il utilise comme plateforme au service de son influence, l’archevêque métropolitain de Kinshasa n’est pas au-dessus de la loi. Il est soumis aux mêmes lois que tous les Congolais. Sa dignité au sein de l’Eglise, qui n’est plus un proto-Etat comme au temps médiéval et moderne, ne le consacre nullement comme l’équivalent du dirigeant politique du pays et ne lui accorde non plus aucune immunité. Il ne doit pas s’instituer en intouchable au point de ne pas avoir le sens de la mesure. C’est plutôt au sein des Etats, dit Frédéric Encel, que des Eglises jouent leurs meilleures parties, comme structurants ou aiguillons identitaires, jamais comme concurrentes institutionnelles.
Pour mémoire, l’opinion retiendra que lors de sa venue en RDC fin janvier 2023, le pape François n’avait pas, à l’instar des dirigeants politiques, épargné le clergé catholique. Il avait dénoncé la médiocrité spirituelle des religieux catholiques qui se soucient plus de gérer les finances et quelques affaires avantageuses qui leur profitent en lieu et place de servir l’évangile.
(Par Moïse Musangana)