L’obtention du nouveau passeport, un parcours de combattant !

– Censé être un droit, ce document devient un privilège inaccessible
Obtenir un passeport en RDC est devenu une épreuve kafkaïenne, malgré les promesses répétées de la ministre Thérèse Kayikwamba. Il s’avère pourtant que la machine semble bloquée par le changement de prestataire : Le contrat avec la firme belge Locosem a été remplacé par Dermalog (Allemagne), mais la transition est chaotique. Des milliers de dossiers sont restés en suspens, et les données de l’ancienne firme semblent inaccessibles.
À cela s’ajoute la capacité réduite qui fait que Dermalog ne traite que 400 dossiers par jour, contre 3 000 auparavant. Ce qui occasionne des files interminables, des retards de plusieurs mois, et la frustration généralisée.
Les problèmes techniques ne sont pas à exclure parce que la connexion Internet 2G dans plusieurs provinces n’est pas de nature à faire avancer les choses, et les bugs se multiplient dans la souscription en ligne, avec en sus le manque de transparence sur les délais.
Conséquences de tout ça, des étudiants sont bloqués au pays, des patients en attente de soins à l’étranger, des familles sont séparées.
La ministre a récemment beau appeler à la patience, affirmant que les solutions sont identifiées et en cours de mise en œuvre sur le terrain, les citoyens ne voient toujours pas de changement tangible.
Donald Trump a menacé de placer la RDC sur une “black list”, mais pour des analystes, cela semble être une pression diplomatique liée à des enjeux migratoires ou sécuritaires. Mais elle n’a pas encore eu d’effet concret sur le processus interne de délivrance des passeports.
Le décalage entre les discours officiels et la réalité vécue par les citoyens est assez frappant. Le passeport, censé être un droit, devient un privilège inaccessible. Et dans un pays où voyager peut être vital -pour étudier, se soigner, ou retrouver sa famille-, cette paralysie administrative devient une forme d’injustice.
Entre rêve et désespoir…
Une enquête menée par Radio Okapi dans les couloirs du processus de délivrance du nouveau passeport révèle que l’obtention de ce sésame est un véritable parcours de combattant. Elle a retenue notre attention. Lisez…
Le processus pour obtenir ce nouveau document n’est pas de tout repos. Des milliers de personnes sont inconsolables, notamment des étudiants qui ont entamés la procédure pour obtenir leur passeport, depuis plusieurs mois mais sans succès.
C’est le cas de Jean-Pierre qui fait partie des nombreux requérants au bureau des Affaires étrangères à Kinshasa. Ce jeune étudiant affiche une mine fermée, entre désespoir et colère, car depuis six mois, il attend son passeport tant convoité, nécessaire pour partir étudier à l’étranger : « J’ai une bourse depuis longtemps, mais faute de ce document, je reste bloqué ici », confie-t-il. Chaque jour, il se rend au bureau des Affaires étrangères, espérant une délivrance qui tarde.
«On me dit que c’est un problème d’impression », déplore-t-il, frustré en rappelant que « ma bourse, mon inscription, tout est en jeu ».
Les conséquences sont lourdes pour de nombreuses familles. Une mère de famille raconte avec peine avoir dû annuler le voyage à l’étranger de son fils, faute de passeport. Elle explique : « J’avais besoin de ce document pour l’emmener se faire soigner en Europe. C’est la santé de mon enfant qui est en jeu. C’est vraiment une grande déception ».
La situation n’est pas isolée. Des centaines de personnes se rendent quotidiennement au centre de traitement des passeports mais l’attente se prolonge, l’espoir s’effrite. Il y a quelques jours, une cinquantaine d’entre elles ont manifesté devant ce centre pour exprimer leur exaspération.
En toile de fond : la transition entre l’ancien prestataire belge et une nouvelle entreprise congolaise, incapable d’accéder aux bases de données précédentes. Résultat : 126.000 dossiers bloqués.
Ces dossiers bloqués concernent en grande partie ceux qui ont fait leur demande avant le changement de prestataire. Ils sont enrôlés, mais leurs passeports ne seront peut-être jamais imprimés.
Ce demandeur témoigne : « J’ai fait ma demande en 2024, avec l’ancienne procédure. Tout avait été fait, j’avais même obtenu le reçu. Mais on me dit qu’il faut tout recommencer. Que dois-je faire de l’argent que j’ai déjà payé ? C’est un manque de respect », se demande-t-il.
Cette situation pénalise fortement les étudiants, Anne en est l’exemple : « Mon visa pour le Canada, ma bourse, tout était prêt. J’ai payé cher le passeport pour avoir la chance d’aller étudier à l’étranger. Aujourd’hui, on me dit que mon dossier est bloqué. Je ne peux rien faire ».
Et un autre requérant d’ajouter : « Je ne sais pas si je reverrai mon passeport un jour. C’est une grande déception. On se sent abandonné par son pays ».
L’ancienne société produisait entre 3.000 et 5.000 passeports par jour. La nouvelle peine à en sortir 500. Des agents du ministère évoquent un manque de capacité technique et de personnel qualifié. « On nous met la pression, mais on ne peut pas faire de miracle », confie l’un d’eux sous anonymat.
Procédure numérique : un parcours d’obstacles
La procédure en ligne semble en théorie. Mais dans la réalité, c’est un parcours semé d’embûches. Pour obtenir le passeport, il faut d’abord payer en ligne : un processus parfois complexe. Ensuite, prendre un rendez-vous pour l’enrôlement. Et c’est là que le calvaire commence.
Cette procédure censée simplifier les démarches, est devenue un casse-tête.
Jean-Luc raconte : « Le site ne fonctionne jamais. J’ai dû y aller plusieurs fois. Et sur place, la file est interminable ».
Certains dénoncent des frais informels et des délais interminables. Une dame témoigne avoir payé 180 dollars, attendu des heures pour la capture, et deux semaines plus tard, toujours aucun passeport.
« J’ai dû remplir en ligne un formulaire de demande de passeport depuis le 15 juin. J’ai attendu, sans succès, pendant un mois. J’ai donc rencontré un agent des Affaires étrangères qui m’a demandé 180 USD. Après deux semaines, j’ai reçu un SMS m’invitant à me présenter pour la capture à 08h45. Je suis arrivé à 07h30 au lieu de capture, en face du Palais du Peuple. Mais on ne m’a capturé qu’après 17h30. Et cela fait maintenant deux semaines que j’attends de récupérer mon passeport », raconte -t-elle.
Une polémique politique
Le choix du nouveau prestataire, selon plusieurs sources, aurait été influencé par la Présidence de la République. Des voix s’élèvent pour dénoncer un manque de transparence dans la gestion de ce dossier crucial.
« Ce n’est pas une question de compétence. C’est un choix politique », affirme un agent.
Un analyste politique, souhaitant rester anonyme, souligne les risques d’une telle décision, qui met en jeu un document national crucial pour la sécurité et l’identité :
« Le choix d’un prestataire pour un tel marché ne devrait pas être influencé par des intérêts politiques. C’est un marché trop important. Si le service est défaillant, c’est l’État qui perd en crédibilité ».
Seul l’assouplissement de la procédure numérique demande de passeport et le renforcement des capacités de production pourrait améliorer la situation, soutiennent certains agents du ministère des Affaires étrangères, sous anonymat. En attendant, des milliers de Congolais restent privés d’un document pourtant essentiel à leur avenir.
Le Journal
