RDC : La création de FRN, Joseph Kabila met le feu aux poudres

 RDC : La création de FRN, Joseph Kabila met le feu aux poudres

C’est depuis le week-end dernier que les états-major des partis politiques, tant de la majorité au pouvoir que de l’opposition, sont enflammés. Une diarrhée verbale des uns et des autres sature toute sorte de moyens de communication en République démocratique du Congo.

Sept ans après une alternance pacifique du pouvoir à Félix Tshisekedi, Joseph Kabila est désigné président du Front pour la refondation de la Nation (FRN), nouveau mouvement politico-militaire créé à Goma. Après la perte de sa majorité parlementaire, les humiliations politiques, les perquisitions visant sa famille, les poursuites contre ses proches et sa condamnation à mort, l’ancien chef de l’État semble désormais engagé dans une confrontation d’une autre nature. La déclaration constitutive du FRN, qui annonce la disparition de l’Alliance Fleuve Congo et évoque explicitement le recours à la force, bouleverse les perspectives de dialogue. On s’interroge si à ce stade actuel, Kinshasa peut-il encore éviter une radicalisation de la crise ?

À Goma, dans une nouvelle confrontation
Réunies à Goma les 10 et 11 octobre, plusieurs personnalités politiques et militaires ont annoncé la création du Front pour la refondation de la Nation (FRN), placé sous la présidence de Joseph Kabila et secondé par Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa. Les deux sont désignés vice-présidents, tandis que Sultani Makenga conserve le commandement de l’Armée révolutionnaire congolaise avec rang de vice-président. Freddy Rukema Kaniki devient secrétaire général et coordonnateur du Comité exécutif.
En lisant entre les lignes de cette nouvelle configuration, on peut dire que, le 12 octobre 2026 pourrait marquer un tournant majeur dans la crise congolaise.
Selon Congo Confidentiel, le document constitutif comporte une disposition particulièrement significative : «L’adoption et la signature du présent Acte met définitivement fin à l’existence de l’Alliance Fleuve Congo» Donc, le FRN se présente comme successeur de l’AFC. La proclamation reste toutefois à distinguer de la disparition opérationnelle des structures militaires du M23.
L’annonce intervient trois jours après l’adresse de Joseph Kabila à la nation, intitulée «Le pays est en péril : ne pas agir, c’est être complice». L’ancien président y promettait de préciser prochainement les initiatives destinées, selon lui, à sauver le pays. La création du FRN semble désormais donner une traduction politico-militaire à cette séquence, même si l’acceptation personnelle et explicite de sa nouvelle fonction par Kabila reste à confirmer indépendamment.

Sept ans après : rupture, déclassement et humiliations
L’histoire entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi remonte en janvier 2019. Le premier cité quitte la présidence après dix-huit années au pouvoir. Le second lui succède à l’issue d’une alternance électorale contestée, mais réalisée sans affrontement institutionnel majeur.
Apres cette passation civilisée du pouvoir, l’ancien chef de l’État, Joseph Kabila, conserve alors, à travers le Front commun pour le Congo (FCC), une solide majorité parlementaire et une importante implantation provinciale.
On a vu l’équilibre s’effondre en décembre 2020 où Félix Tshisekedi rompt la coalition FCC-CACH, attirant de nombreux parlementaires dans l’Union sacrée de la Nation. Une action qui a donné profit au parti au pouvoir et obtient le renversement des dirigeants des deux chambres. La destitution de Jeanine Mabunda à la tête de l’Assemblée nationale devient le symbole de cette recomposition. Le camp Kabila y voit une majorité politique arrachée par des défections organisées ; le camp présidentiel revendique son émancipation politique.

Éviction du FCC et serie d’épisodes judiciaires
Suivent l’éviction du FCC des principaux centres de décision, l’éloignement de Kabila, le boycott électoral du PPRD en 2023, puis une succession d’épisodes judiciaires et sécuritaires.
En avril 2025, les autorités perquisitionnent une propriété familiale de Kabila à Limete. Le 22 mai, le Sénat autorise l’engagement des poursuites contre l’ancien président. Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire le condamne à mort par contumace pour des faits liés notamment à la trahison et à sa collaboration présumée avec l’AFC/M23. Joseph Kabila rejette ces accusations.
La pression touche également son entourage. Emmanuel Ramazani Shadary est arrêté en décembre 2025, suivi d’Aubin Minaku en janvier 2026. D’autres anciens responsables subissent des poursuites ou choisissent l’exil. Human Rights Watch a soulevé de sérieuses préoccupations sur le caractère politique du procès de Kabila.

Cette succession d’événements éclaire la rupture actuelle : celui qui avait organisé le départ de son propre régime se retrouve condamné à mort par les institutions dirigées par son successeur. Un renversement historique, sans que les mesures prises contre lui puissent, à elles seules, établir la légitimité d’une réponse armée.

FRN ou une contestation politique à la force

Selon Congo Confidentiel, la déclaration du FRN constitue désormais une pièce centrale du dossier. La déclaration développe un réquisitoire contre le régime Tshisekedi : «crise de légitimité née des élections de 2023, restrictions des libertés, instrumentalisation de la justice, endettement public, pauvreté, discriminations communautaires et détérioration de la sécurité», sont là les propos Joseph Kabila repris par Congo Confidentiel.
Les signataires dénoncent notamment la marginalisation des populations rwandophones et swahiliphones, la situation des communautés teke et le traitement politique du Katanga. Ils accusent également Kinshasa d’avoir compromis les négociations de Doha et de privilégier un dialogue national dont les principales composantes de l’opposition seraient exclues. Ces accusations, dont plusieurs restent contestées ou nécessitent des vérifications indépendantes, correspondent aux thèmes déjà développés par Kabila le 9 octobre.
Dans ce document qui déjà franchi une étape supplémentaire.m, ses auteurs qui invoquent l’article 64 de la Constitution annoncent vouloir fédérer les forces de résistance «par tous les moyens y compris la force», souligne la source.

Revendication d’une refondation de l’État
Cette formulation exclut de réduire le FRN à une simple coalition politique destinée à obtenir quelques concessions. Le texte affirme également que le mouvement «n’ambitionne pas d’obtenir une place dans un système en faillite», mais revendique une refondation de l’État. Le recours à l’article 64 constitue ici l’argument juridique avancé par les signataires, et non une autorisation générale de mener des opérations armées, renseigne la source.

La question devient dès lors incontournable : Kabila cherche-t-il à accroître son rapport de force avant une négociation, ou accepte-t-il désormais l’objectif d’un changement de pouvoir par la contrainte ?

Les experts de l’ONU à l’œuvre de restructuration anticipée
Faisant référence du passé, Congo Confidentiel évoque leur rapport final S/2026/466, transmis au Conseil de sécurité en juin 2026. À leur tour, les experts des Nations unies évoquaient une profonde restructuration de l’AFC/M23, comprenant un changement de dénomination et un rôle accru pour Joseph Kabila. Ce qui signifie que l’annonce de Goma n’est pas totalement inattendue.
Le rapport mentionnait également des divergences stratégiques au sein du mouvement. Selon les informations recueillies par les experts, Kabila et Nangaa envisageaient un changement de pouvoir à Kinshasa, tandis qu’une partie du commandement militaire du M23 privilégiait la consolidation territoriale dans les Kivus. Des tensions étaient également signalées entre Kabila et Sultani Makenga.

Le document onusien soulevait une autre question : l’éventuelle direction de Kabila pouvait contribuer à renforcer la présentation de l’insurrection comme une initiative essentiellement congolaise, alors que les experts avaient documenté le soutien militaire rwandais à l’AFC/M23.

Cette contradiction demeure déterminante. La présence d’un ancien président congolais au sommet de la nouvelle organisation ne modifie pas automatiquement la réalité des rapports militaires ni les responsabilités internationales dans le conflit. Elle peut néanmoins modifier les perceptions politiques et diplomatiques de celui-ci.

Le FRN, une ASD bis et Kabila sur les traces d’Étienne Tshisekedi ?
Congo Confidentiel demontre que l’histoire congolaise présente un saisissant retournement et revient sur les faits. Le 25 avril 2002, Étienne Tshisekedi, père de l’actuel président, participait à la constitution de l’Alliance pour la sauvegarde du dialogue intercongolais (ASD), aux côtés notamment du RCD-Goma, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda. L’ancien opposant à Mobutu prenait la présidence de cette coalition, qui réunissait le RCD-Goma et cinq formations politiques non armées, dont l’UDPS.

À l’époque, poursuit-il, l’ASD contestait l’accord partiel conclu à Sun City entre le gouvernement de Joseph Kabila et le MLC de Jean-Pierre Bemba, estimant qu’il compromettait un véritable règlement inclusif. Étienne Tshisekedi s’était ensuite rendu dans les territoires contrôlés par la rébellion, notamment à Kisangani, ainsi qu’à Kigali. Cette proximité politique avec un mouvement armé soutenu par le Rwanda avait suscité des controverses.

Vingt-quatre ans plus tard, l’ancien président Joseph Kabila est désigné à Goma pour diriger le FRN, constitué autour des responsables de l’AFC/M23, contre Félix Tshisekedi, fils de son ancien adversaire. Les rôles paraissent inversés : hier, Tshisekedi père s’associait politiquement à une rébellion pour contester le dispositif de transition sous Kabila ; aujourd’hui, Kabila est présenté comme le dirigeant d’une coalition politico-militaire contestant le pouvoir de Tshisekedi fils, souligne-t-il dans son édition de ce début de semaine.

Il souligne dans ses colonnes qu’une différence fondamentale demeure cependant : l’ASD de 2002 réclamait officiellement la poursuite du dialogue intercongolais, tandis que le FRN de 2026 revendique explicitement le recours possible à la force pour mettre fin au régime. Étienne Tshisekedi n’exerçait pas le commandement militaire du RCD. Le parallèle historique ne signifie donc pas une équivalence des responsabilités.
Ce précédent pose néanmoins une question politique : Félix Tshisekedi peut-il exclure catégoriquement de la négociation une coalition associée à une rébellion, alors que son propre père avait participé à une alliance avec le RCD-Goma au nom d’un dialogue plus inclusif ? La comparaison ne saurait légitimer les armes, mais elle rappelle que les compromis ayant permis la réunification du Congo sont aussi passés par des négociations avec les mouvements rebelles.
L’ironie historique va plus loin. En 2002, Joseph Kabila avait fini par accepter, dans le cadre du processus de Pretoria, une formule institutionnelle associant plusieurs mouvements anciennement belligérants et préparant la transition dite « 1+4 ». En 2026, son successeur est confronté à une question analogue : comment obtenir un accord politique durable sans offrir une récompense automatique à la rébellion, mais sans exclure non plus les acteurs disposant d’une capacité réelle de nuisance ou de blocage ?

Dialogue national avec une pression accrue
Le 27 août, Félix Tshisekedi annonçait un dialogue national devant se dérouler sur trois mois. Mais son dispositif exclut les mouvements engagés dans la lutte armée ou administrant des territoires par la force.

Le chef de l’État avait déclaré : «Nul ne peut prétendre s’asseoir à la table de la Nation tout en prenant les armes contre elle.» L’apparition du FRN accentue cette contradiction. D’un côté, Kinshasa affirme que les acteurs armés doivent d’abord renoncer à la violence avant de participer au dialogue politique. De l’autre, la nouvelle coalition considère que les mécanismes existants ne permettent plus une alternance ou une refondation institutionnelle véritable.

Les initiatives de l’ECC et de la CENCO, ainsi que les revendications de plusieurs plateformes d’opposition, reposent pourtant sur la nécessité d’un cadre plus inclusif et de garanties indépendantes.

Le risque est désormais celui d’un dialogue organisé sans les protagonistes essentiels de la confrontation, tandis que ceux-ci cherchent à augmenter leur capacité de pression à l’extérieur du processus. La nouvelle déclaration durcit toutefois les conditions d’un compromis. En revendiquant la possibilité de recourir à la force et en annonçant la succession de l’AFC, le FRN fournit également à Kinshasa des arguments supplémentaires pour maintenir son exclusion.

Quatre scénarios à prendre au sérieux
Premier scénario : une stratégie de pression pour imposer un dialogue inclusif. La désignation de Kabila pourrait accroître le poids politique de la coalition et inciter des médiateurs africains à rechercher un cadre de négociation plus large. La désescalade supposerait toutefois un cessez-le-feu vérifiable, des garanties de sécurité, la libération des personnes arbitrairement détenues et un dialogue associant les principales forces politiques.

Deuxième scénario : un durcissement judiciaire et politique. Le pouvoir pourrait invoquer la création du FRN pour renforcer les poursuites contre les collaborateurs de Kabila et exclure davantage ses partisans du processus national. Une telle évolution accentuerait le risque de radicalisation de certains acteurs et de fermeture des canaux de médiation.

Troisième scénario : une escalade politico-militaire. Si la nouvelle direction devient opérationnelle et si ses différentes composantes s’accordent sur des objectifs militaires élargis, le conflit pourrait prendre une dimension nationale plus marquée. Les conséquences concerneraient les populations civiles, les institutions, les accords régionaux et la préparation des élections de 2028. Elles pourraient également conduire à de nouvelles mesures internationales contre les responsables de violences.

Quatrième scénario : des divisions internes au nouveau front. Le FRN pourrait rester fragilisé par les divergences entre les ambitions politiques de Kabila et Nangaa, les priorités territoriales du M23 et les intérêts de ses partenaires régionaux. La proclamation d’une direction commune ne garantit pas une unité stratégique durable.

Tshisekedi et Kabila, deux personnalités devant leurs responsabilités

La création du FRN place les deux anciens partenaires devant des choix lourds de conséquences. Pour Félix Tshisekedi, l’enjeu dépasse désormais le traitement judiciaire de son prédécesseur. Il s’agit de préserver l’intégrité territoriale et l’autorité de l’État tout en évitant qu’une crise politique prolongée ne rende le règlement militaire encore plus difficile. La réouverture de l’espace politique et l’existence d’une médiation crédible pourraient constituer des éléments de désescalade.

Pour Joseph Kabila, la désignation à la présidence d’un mouvement politico-militaire pose une question de responsabilité directe. Son passé institutionnel, la condamnation prononcée contre lui et les griefs formulés à l’encontre du régime ne le dispensent pas de clarifier son rapport à l’action armée, aux engagements de paix et à la protection des populations.

Sept ans après la première alternance pacifique du pays, la RDC voit ainsi les deux principaux artisans de cette transition engagés dans une confrontation dont le coût pourrait dépasser leurs propres trajectoires. Le paradoxe est saisissant : celui qui avait transmis le pouvoir en 2019 est aujourd’hui désigné à la tête d’un front politico-militaire contestant son successeur. Entre la volonté de Kinshasa de défendre l’ordre constitutionnel et celle du FRN de provoquer une refondation, la place d’un compromis se rétrécit. L’urgence n’est pas seulement de renouer un dialogue, mais de créer les conditions permettant de sortir de la confrontation sans prolonger la guerre. Espérons que l’avenir pourrait épargner la RDC à sombrer.

Gel Boumbe

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