DE L’INTÉRÊT A L’INGÉRÊT: Fondements d’une physiologie politique des Relations internationales
Cet article propose une refondation anthropologique des relations internationales à travers le concept d’« ingérêt », contraction d’intérêt et d’ingérence. Ce néologisme désigne la fusion organique et systémique entre la motivation stratégique et l’action intrusive, qui survient lorsque la survie ou la prospérité d’un État dépend de l’altération de la souveraineté d’un autre. Le cadre théorique est ancré dans la pulsion hétérotrophe humaine : l’incapacité physiologique fondamentale à produire sa propre subsistance sans consommer l’autre. Cette pulsion, canalisée à l’intérieur de la cité par le contrat social, est projetée et organisée à l’extérieur par l’État-nation, qui agit comme un exosquelette institutionnel. L’article déploie le concept de géotrophie (de géo-, terre, et -trophê, nourriture) comme science des flux planétaires de biens vitaux (nutrition, eau, énergie, minerais stratégiques, données) et des rapports de force qu’ils génèrent. Il analyse les mécanismes de cet « intérêt vital » à travers la paratrophie externe (la délégation de la prédation à des acteurs comme les multinationales, les milices ou les élites compradores), la désingérase (l’ensemble des mécanismes de résistance rendant un État iningérable), et la mésingestion (le coût insoutenable imposé à l’ingéreur). Illustré par des cas contemporains (la crise sahélienne, la prédation rwandaise en RDC, la guerre en Ukraine) et historiques (le colonialisme comme paratrophie industrielle, le Lebensraum nazi, la destruction des bisons en Amérique du Nord), ce modèle offre une grille clinique pour décoder la géopolitique comme un métabolisme collectif transnational. Il revisite le réalisme classique comme une théorie de l’aposématisme (la signalisation de toxicité pour prévenir l’agression) et expose les limites métaboliques de l’ordre international libéral, qui bute sur la pulsion hétérotrophe des États lorsque leurs besoins vitaux sont en jeu. En conclusion, l’article affirme que la souveraineté tend à ne plus être un droit international garanti, mais une capacité nationale à construire pour contenir l’ingérêt, et invite à penser tout ordre international durable à partir des lois implacables de cette géotrophie planétaire.
Note de l’auteur
Le présent texte est un essai théorique de format long. Il ne s’agit ni d’une tribune, ni d’un rapport d’expertise, ni d’un article de commentaire circonstanciel. Il propose un cadre conceptuel général destiné à penser les formes contemporaines d’ingérence, de tutelle et de prédation entre États, à partir d’une approche physiologique et géotrophique. La thèse centrale repose sur le concept d’ingérêt, entendu comme la transposition, à l’échelle des États, de logiques métaboliques fondamentales (absorption, délégation, dépendance, prédation) issues de l’étude des systèmes vivants. Cette approche métabolique n’est pas réduite à l’usage de la métaphore, elle s’appuie sur une pratique intensive des relations internationales, une formation agronomique et une attention biologique aux dynamiques de dépendance trophique, de seuils fonctionnels et de déséquilibres systémiques, appliquées ici à l’analyse des structures politiques et géopolitiques. En distinguant rigoureusement l’ingérence, acte juridique ou diplomatique ponctuel, de l’ingérêt, dynamique structurelle d’ingestion et de captation, le texte cherche à rendre intelligibles des
Ce travail ne vise ni à excuser des violences, ni à relativiser le droit international, ni à légitimer des rapports de force. Il s’inscrit au contraire dans une démarche de clarification conceptuelle, visant à comprendre pourquoi les normes de souveraineté et de non-ingérence coexistent durablement avec des pratiques systémiques de tutelle et de prédation, présentées sous des formes euphémisées, techniques ou moralisées. L’approche adoptée est volontairement transversale. Elle mobilise des outils issus de la philosophie politique, de la philosophie du langage et de l’esprit, de l’analyse des représentations, ainsi que de l’agronomie et des sciences du vivant. Cette réflexion est articulée à une pratique institutionnelle des relations internationales, nourrie par mes fonctions passées en tant que conseiller politique en charge des questions globales au Ministère des Affaires Étrangères et de coordonnateur a.i. du Mécanisme National de Suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, chargé de la préparation et de la supervision des engagements de réformes de la RD Congo au titre de cet accord. Cette double perspective, théorique et bio-systémique d’une part, institutionnelle et politique d’autre part, fonde le choix d’un format argumentatif étendu. La compréhension des cycles du vivant n’est pas mobilisée pour illustrer la pensée politique, elle lui offre un point d’appui inédit ; c’est l’agronome qui permet au philosophe de prendre la mesure matérielle des rapports de force. Le choix d’une diffusion publique sous forme de PDF signé répond à une exigence d’intégrité intellectuelle. Le format long est assumé, car il correspond à la nature du raisonnement développé. Le texte est proposé à la discussion académique, politique et citoyenne, hors des seuls circuits éditoriaux standardisés, afin d’en permettre une lecture directe, sans réduction ni médiation interprétative.
Introduction
Jamais le principe de non-ingérence n’a été aussi solennellement affirmé dans les chancelleries, et jamais les formes d’intrusion n’ont été aussi profondes, systémiques et normalisées. Alors que la Charte des Nations Unies sanctifie l’intégrité territoriale, des États voient leur monnaie, leurs données, leurs élites et leurs ressources stratégiques devenir l’objet de manipulations et de captations étrangères. De la dépendance monétaire du franc CFA aux interventions militaires par procuration dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), de l’annexion de la Crimée aux coups d’État téléguidés, la souveraineté apparaît moins comme un attribut juridique que comme un champ de bataille permanent. Les concepts classiques de « souveraineté », d’« intérêt national » et même d’« ingérence » révèlent leur obsolescence face à ces réalités (Morgenthau, 1948 ; Waltz, 1979 ; Krasner, 1999). Ils maintiennent une séparation artificielle et moralisante entre la motivation (l’intérêt) et l’action (l’intrusion), là où la pratique des puissances montre une fusion organique. La protection de l’intérêt national ne se conçoit plus en premier ressort par la défense des frontières, mais par la nécessité d’intervenir dans les affaires intérieures des États. Cette nécessité n’est pas accidentelle ; elle est devenue une norme opératoire des grandes puissances comme des États régionaux en quête de ressources ou de sécurité.
Pour nommer et analyser cette fusion, cet article propose le néologisme « ingérêt » (contraction d’intérêt et d’ingérence) et déploie le cadre théorique de la géotrophie, une lecture des rapports de force internationaux fondée sur l’économie des ressources et la pulsion de survie. Ce concept postule que pour comprendre les relations internationales au-delà des discours juridiques et moraux, il faut partir d’un fait physiologique fondamental : l’hétérotrophie humaine, c’est-à-dire le mode de nutrition d’organismes qui constituent leur propre matière organique en consommant des substances organiques provenant d’autres êtres vivants, contrairement aux autotrophes. Il faut préciser ici que ce ne sont pas les États qui sont hétérotrophes, mais les individus animaux qui composent les sociétés humaines. À l’intérieur de la cité, la pulsion hétérotrophe, liée à la vitalité, est canalisée, ritualisée, parfois interdite (interdit du cannibalisme, codes alimentaires, droit de propriété). Mais à l’extérieur, dans l’espace des relations internationales, cette même pulsion est projetée, organisée, externalisée par l’État au profit de la cité. L’État agit alors comme
un exosquelette institutionnel qui délègue la prédation à l’extérieur tout en préservant la paix à
l’intérieur. Nous montrerons comment les sociétés ont canalisé cette pulsion à l’intérieur par la paratrophie, la délégation organisée de la prédation, avant que l’État-nation ne la projette hors de son territoire, à l’échelle planétaire. En modélisant le cycle géotrophique complet, de l’ingérence vitale (ingérêt) à la résistance (désingestion), et en l’illustrant par des cas contemporains et historiques, nous revisitons le réalisme comme une théorie de l’aposématisme institutionnel et expliquons les limites structurelles de l’ordre international libéral. Les fondements physiologiques
La distinction biologique entre autotrophie et hétérotrophie constitue un point de départ ontologique jamais mobilisé dans l’analyse des relations internationales. L’autotrophe (comme le plantes vertes) synthétise sa propre matière organique à partir d’éléments inorganiques (lumière, eau, dioxyde de carbone) par la photosynthèse. L’hétérotrophe (comme l’animal) en est incapable ; il doit ingérer de la matière organique préexistante pour subsister. Cette nécessité de consommer l’autre, une plante ou un animal comestible, est une contrainte vitale et non une option. Elle implique une activité essentielle de prédation ou hétérotrophie par ingestion, dite holozoïque, à la manière des animaux, ou encore de parasitisme, en se nourrissant au dépend d’un hôte vivant par le vol de ses ressources énergétiques.
L’être humain, en tant qu’animal, est un hétérotrophe physiologique. Sa survie individuelle repose sur l’ingestion. Cette pulsion n’est pas « sociale » ou « politique » ; elle est métabolique. Elle constitue le moteur primaire de la concurrence pour les ressources, bien en amont de toute construction institutionnelle ou idéologique (Mauss, 1925 ; Godelier, 1973). Ce constat, trivial en apparence, devient décisif lorsqu’on l’applique aux collectivités humaines : l’organisation politique ne supprime pas la pulsion hétérotrophe, elle la contrôle, la déplace, la masque et la projette à l’extérieur.
Historiquement, la pénurie alimentaire a régulièrement été un moteur de conquête, et non seulement sa conséquence. L’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931 fut justifiée en partie par la nécessité de sécuriser des terres agricoles et des ressources alimentaires pour une population en croissance rapide et confrontée à des crises de disette récurrentes (Young, 1998 ; Klare, 2001). De même, les invasions barbares des IVe–Ve siècles en Europe occidentale, fuyant les perturbations climatiques et la raréfaction des terres cultivables, ou l’expansion viking (VIIIe– XIe siècles) motivée par la saturation démographique et la pauvreté des sols scandinaves, démontrent cette logique géotrophique primaire. Le concept nazi de Lebensraum (espace vital) légitima l’invasion de l’Europe de l’Est et de l’URSS par la promesse d’accès au « grenier ukrainien » et aux terres agricoles slaves. Aux États-Unis, la destruction systématique des troupeaux de bisons entre 1860 et 1880, source principale de nourriture pour les nations autochtones des Grandes Plaines, provoqua des famines délibérées qui facilitèrent l’expropriation des terres et l’expansion vers l’Ouest (Isenberg, 2000). En Algérie, la grande famine de 1866- 1868, résultant de sécheresses et d’épidémies, fut exploitée par les autorités coloniales françaises pour confisquer massivement les terres tribales et accélérer la colonisation de peuplement. Ces exemples frappent par leur diversité historique et géographique, mais convergent vers une même réalité : lorsque la « portion congrue » ne suffit plus, lorsque la « mauvaise part » condamne à « mourir de faim », l’organisme collectif se projette vers l’extérieur pour ingérer ce qui lui manque.
La paratrophie comme canalisation sociale
La vie en société pose un problème fondamental : comment satisfaire la pulsion hétérotrophe de ses membres sans qu’elle ne se retourne contre le groupe lui-même ? Cette question touche à la démarcation entre la biologie et la civilisation. L’histoire humaine est jalonnée de tentatives de régulation de cette pulsion primaire, d’abord par le tabou, un interdit sacré ou moral contre le fait de consommer ses semblables (Mauss, 1925). La compétition pour la survie se transforme en coopération. L’autre n’est plus une proie potentielle (matière organique consommable), il devient partenaire de chasse ou de récolte. La domestication et l’agriculture ont ensuite permis à l’homme de sécuriser ses sources de nourriture. Avec la stabilité alimentaire, la pulsion hétérotrophe entre individus diminue drastiquement. Enfin, l’échange du droit de prédation naturel contre la sécurité (le passage de l’état de nature à l’état civil) empêche la consommation physique de l’autre ; on collabore avec lui. Ces étapes ont abouti à la spécialisation et à la délégation : c’est l’invention de la paratrophie. Les paratrophes sont les membres délégués de la société chargés d’assurer, par leur activité spécialisée, l’approvisionnement collectif. Ce sont historiquement les chasseurs, les pêcheurs, les agriculteurs, les éleveurs, les bouchers, puis les marchands. Ils sont socialement autorisés à « tuer » (l’animal ou la plante) ou à gérer la chaîne de cet acte « vital ». Cette délégation remplit une double fonction : technique (efficacité de la spécialisation) et psychologique (distanciation de l’acte violent). La société organise ainsi la division du travail autour de la fonction nutritive et canalise la violence hétérotrophe primaire en une activité économique régulée et ritualisée. Cette domestication ne supprime pas la violence hétérotrophe ; elle la concentre dans des mains autorisées et la rend invisible pour la majorité. Le citoyen consomme sans tuer, délégant cette tâche à des intermédiaires spécialisés. Mais si, à l’intérieur d’un pays, les hommes ont « maîtrisé »
cette pulsion par la loi et le tabou, la scène internationale reste un espace où les États se comportent souvent comme des organismes cherchant à capter la matière organique (ressources) des autres pour assurer leur propre croissance.
L’État-nation comme projecteur de la pulsion
L’État-nation émerge comme l’exosquelette institutionnel de sociétés complexes. L’une de ses fonctions centrales est de gérer et de sécuriser la paratrophie à l’échelle nationale : droit de propriété, organisation des marchés, politique agricole, contrôle des flux commerciaux. Mais son rôle ne s’arrête pas là. Un État qui manque de ressources (énergie, terres cultivables, minerais) ou subit une forte pression démographique peut être tenté d’adopter un comportement d’ingéreur. Il devient le projecteur institutionnel de la pulsion hétérotrophe collective vers l’extérieur et transforme les besoins du corps social en « intérêt national » projeté. Lorsque les ressources ou l’espace vital (concept qui traduit le besoin d’expansion territoriale pour la survie et la croissance) font défaut à l’intérieur, l’État externalise la fonction paratrophe. Il délègue à l’extérieur la tâche de sécuriser l’accès aux « nutriments » étrangers : terres arables, minerais stratégiques, routes commerciales, bassins de population, positions géographiques. Cette délégation prend des formes variées selon les époques : compagnies à charte au temps colonial, multinationales extractives aujourd’hui, diplomates négociant des accords d’exploitation, armées sécurisant des zones d’influence. La paratrophie externe est née : ce sont les intermédiaires qui opèrent l’ingestion des ressources d’autrui au nom de l’intérêt national (Polanyi, 1944). Pour la distinguer de l’ingestion des organismes hétérotrophes, nous nommerons celle des États « ingérase » en politique étrangère. Le terme est forgé sur le suffixe -ase, qui désigne en biochimie un catalyseur, une enzyme qui découpe, transforme et rend assimilable une matière étrangère. De même, l’ingérase politique opère la transformation des ressources d’autrui en puissance assimilable. Le « meurtre » ou la capture ne sont plus seulement biologiques (tuer pour manger), mais géopolitiques (conquérir pour exploiter, envahir pour contrôler). Les guerres de conquête, l’annexion de territoires convoités ou le contrôle militaire des routes d’approvisionnement sont des formes directes de cette pulsion. C’est l’hétérotrophie dans sa forme la plus primitive, prendre l’autre par la force, ou prendre ce qu’il a constitué. L’État moderne, contrairement au discours juridique westphalien qui le présente comme une entité close et autosuffisante, est toujours largement dépendant de l’extérieur. Cette dépendance est la condition de sa survie et de sa
prospérité dans un monde de ressources finies et inégalement réparties.
Le contrôle intérieur a remplacé la violence par le commerce, mais la politique étrangère utilise souvent des formes de parasitisme diplomatique ou économique (Morgenthau, 1948). Au lieu de « tuer » l’autre État, une puissance peut instaurer des relations de domination (impérialisme, néocolonialisme, dettes insoutenables comme la France avec Haïti dès 1825 sous Charles X), pour extraire les ressources de manière continue. La puissance dominante agit ici comme un Étatparasite, au sens strictement étymologique du terme (parasitos , de para-, près, à côté de, et sitos, la nourriture, le pain). Dans cette dynamique d’asservissement métabolique, le parasite ne vise pas l’anéantissement de son hôte, mais le contrôle de sa survie ; il maintient l’État-hôte dans un état de subsistance fonctionnelle tout en captant la majorité de sa production organique (PIB, matières premières, ressources stratégiques). La politique étrangère idéale tente de maîtriser la pulsion hétérotrophe, comme l’homme l’a fait avec le contrat social. Plutôt que de se consommer mutuellement, les États passent des accords de mutualisme. La logique hétérotrophe aspire alors à devenir une interdépendance où chaque organisme aide l’autre à se constituer, rendant la prédation trop coûteuse ou risquée (Harvey, 2003). Ainsi, la maîtrise de la pulsion hétérotrophe passe par la peur du manque : une grande partie de la diplomatie moderne consiste à constituer des stocks pour ne pas dépendre de la «chasse » au jour le jour, à diversifier les sources pour ne pas dépendre d’un seul « hôte » oupartenaire, et à protéger les flux pour s’assurer que les nutriments (nourriture, gaz, électricité etc.) arrivent jusqu’aux cellules (les citoyens) sans interruptions. Si la politique intérieure est le règne du contrat social, la politique étrangère reste celui du « réseau trophique ». Les nations oscillent entre la coopération (symbiose) et la domination (prédation) selon leur capacité à protéger leur propre métabolisme. Formalisation du concept d’ingérêt
Définition et formalisation
L’ingérêt est la forme que prend la pulsion hétérotrophe lorsqu’elle est agrégée, rationalisée et projetée par un État. L’ingérêt est la pulsion métabolique d’un État-organisme visant à absorber des ressources extérieures pour assurer sa croissance, justifiée par une rationalité politique appelée intérêt national. C’est l’état où la satisfaction d’un besoin vital (sécurité, prospérité, stabilité, espace etc.) passe nécessairement par l’altération systémique de la souveraineté d’un autre État. Contrairement à l’ingérence classique, perçue comme ponctuelle ou exceptionnelle (intervention humanitaire, sanction diplomatique…), l’ingérêt est systémique, normalisé et permanent. Il fait partie du mode opératoire standard pour défendre l’intérêt. La « ressource » convoitée est en fin de compte tout ce qui nourrit la puissance et la sécurité de l’organisme étatique (nutrition, eau, énergie, minerais stratégiques, données critiques, positions géographiques, marchés). Cette dynamique obéit à une loi que l’on peut formuler ainsi : l’intensité de l’ingérêt est directement proportionnelle à la valeur vitale ou stratégique de la ressource convoitée et inversement proportionnelle à la capacité d’antigérase (la faculté d’un État à neutraliser une tentative d’ingérase militaire, diplomatique, identitaire ou autre). Un vide de souveraineté ou une richesse non défendue attire mécaniquement l’intrusion, qu’elle soit économique, politique ou militaire. Cette attraction n’est pas morale ; elle est structurelle.
L’ingérêt se distingue de l’intérêt classique en ce qu’il supprime la distance entre la pensée et l’acte. Pour Morgenthau (1948), l’intérêt national est une boussole qui guide l’action ; l’ingérence est un outil tactique parmi d’autres. Dans l’ingérêt, cette distinction s’efface : l’intérêt est l’ingérence. L’État ingéreur ne « choisit » pas de s’ingérer ; il est aspiré par ses besoins vitaux localisés chez l’autre. Si l’intérêt national est présenté comme une abstraction noble (souveraineté, prestige, rayonnement), derrière la diplomatie il y a une fonction digestive, l’État est un organisme qui doit « manger » (ressources, terres, données, cerveaux). L’ingérêt, c’est l’instinct de survie de l’État habillé en stratégie. Il explique comment une puissance ne se contente pas d’acheter des ressources ; elle tente de les intégrer pour son propre système métabolique. Devant l’ingérêt vital d’un État menacé (famine énergétique, stress hydrique, etc.), le « droit international » est un vœu pieux. La pulsion hétérotrophe commande la négociation (intérêt) ou commence à consommer (ingérêt) par la force.
Typologie de l’ingérêt
Cette intrusion se décline selon une gradation reflétant une escalade dans la violence et la profondeur de la pénétration. Au premier niveau, l’ingérêt de convoitise ou d’influence se manifeste par le soft power, l’endettement stratégique, la pression diplomatique ou les investissements conditionnés. L’intérêt est présent mais l’action intrusive reste limitée, diffuse ou dissimulée. Les exemples contemporains incluent les manœuvres diplomatiques pour l’accès aux terres rares du Groenland sous les administrations Trump, ou les prêts chinois dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, qui peuvent créer des dépendances structurelles sans occupation militaire (Harvey, 2003). Au deuxième niveau, l’ingérêt de tutelle implique le contrôle par des relais externes des leviers de souveraineté (monnaie, élites, infrastructures critiques). L’État cible conserve une façade d’indépendance juridique (drapeau, siège à l’ONU, gouvernement nominal) mais ses décisions stratégiques sont conditionnées de l’extérieur. Les relations historiques de la « Françafrique » en constituent l’archétype à travers le franc CFA comme monnaie extraterritoriale, les réseaux
d’élites formées et cooptées par l’anienne métropole, les accords de défense permettant des interventions militaires rapides (Nkrumah, 1965 ; Bayart, 1989). Ce niveau d’ingérêt est le plus stable car il combine efficacité extractive et coût politique minimal pour l’ingéreur. Au troisième niveau, l’ingérêt de prédation ou de rupture recourt à l’usage direct ou délégué de la force pour le pillage, la conquête ou l’annexion. C’est la morsure ouverte, le rejet de toute norme au nom de la nécessité vitale. Les exemples contemporains incluent l’intervention rwandaise en République démocratique du Congo depuis 1996, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, ou l’invasion de l’Ukraine en 2022. Ce niveau est le plus coûteux politiquement et militairement, mais il devient inévitable lorsque les deux premiers niveaux échouent ou lorsque la ressource convoitée est jugée vitale pour l’intérêt national.
La paratrophie externe
Les paratrophes externes sont les acteurs délégués par l’État ingéreur pour opérer avec un minimum de friction diplomatique et de coût budgétaire direct. Ils modernisent et masquent la violence de la prédation en la transformant en relations apparemment contractuelles ou commerciales. Historiquement, les compagnies à charte, telles que la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la British East India Company, l’État indépendant du Congo de Léopold II, ont compté parmi les premiers paratrophes externes industriels, combinant fonctions commerciales, administratives et militaires. Aujourd’hui, ces acteurs se sont diversifiés.
Les entreprises multinationales des secteurs extractifs et infrastructurels (pétrole, mines, télécommunications, ports) sont les paratrophes économiques contemporains (Harvey, 2003). Leurs contrats léonins, leurs clauses d’arbitrage international échappant aux juridictions locales, et leur capacité à créer des dépendances technologiques ou financières structurelles (contribution de l’extraction pétrolière au budget national par exemple) font d’elles des instruments d’ingérase à long terme. Les élites compradores locales constituent une deuxième catégorie nécessaire, car leur enrichissement personnel et leur maintien au pouvoir sont directement liés à la perpétuation de l’ingérêt. Elles servent d’intermédiaires de gouvernance, légitimant l’ingérase de l’intérieur et facilitant l’extraction des ressources (Bayart, 1989). Les relais militaires et sécuritaires (groupes armés par procuration, sociétés militaires privées, conseillers techniques) permettent d’externaliser la violence. Ils offrent à l’ingéreur un déni plausible de responsabilité directe tout en maintenant le contrôle effectif des zones stratégiques. Enfin, les institutions financières et normatives (FMI, Banque mondiale, mais aussi normes techniques ou sanitaires) ont parfois contraint les économies cibles à s’adapter au « système digestif » de l’ingéreur, rendant impossible toute tentative d’autosuffisance ou de souveraineté économique réelle. La paratrophie extérieure est l’outil privilégié de l’ingérase à bas bruit. Elle transforme un conquête en « partenariat », un pillage en « investissement », une tutelle en « coopération au développement ». Elle est le vecteur privilégié de l’ingérêt de tutelle et permet son invisibilisation dans le discours public.
Les stratégies de résistance organique
L’antigérase réaliste
Cette logique de désingestion rejoint et éclaire sous un jour nouveau le concept d’aposématisme, emprunté à la biologie descriptive. En zoologie et en botanique, l’aposématisme désigne les signaux de défense émis par une proie pour signaler sa dangerosité ou avertir les prédateurs de sa toxicité (couleurs vives des grenouilles venimeuses ou des plantes toxiques). Dans les relations internationales, la dissuasion militaire classique (l’équilibre de la terreur nucléaire, les alliances défensives comme l’OTAN, les démonstrations de force) n’est qu’une forme sophistiquée de signalisation de toxicité (Jervis, 1978 ; Schelling, 1960). L’aposématisme géopolitique peut ainsi se comprendre comme la manifestation d’une posture plus large d’antigérase : l’art et la stratégie de rendre un pays structurellement et stratégiquement iningérable avant même que l’ingéreur potentiel ne passe à l’acte. Cette posture peut être militariste (une armée conventionnelle redoutable ou une capacité de guerre asymétrique), technique (par une maîtrise totale des données géologiques et une souveraineté technologique), juridique (via un réseau de contrats avantageux et des tribunaux intègres signalant que la corruption est impossible), ou sociale et culturelle (une population soudée, une identité nationale farouche). Certains États cultivent historiquement cette propriété d’iningérabilité. L’Éthiopie a repoussé la colonisation par la victoire d’Adoua (1896) et a préservé son indépendance grâce à un terrain montagneux, une monarchie centralisée et une diplomatie habile (Marcus, 1994 ; Zewde, 2001) ; la Thaïlande, a joué des rivalités impériales pour se poser en État tampon inviolable (Wyatt, 2003). À l’extrême, des régimes comme celui des Talibans en Afghanistan (Barfield, 2010 ; Rashid, 2000) ou de la Corée du Nord (Armstrong, 2013 ; Lankov, 2013) ont érigé l’antigérase en système de survie, combinant un terrain difficile, une idéologie de forteresse assiégée, une répression interne totale et la menace de conflit asymétrique ou nucléaire pour décourager toute forme d’ingérêt, au prix d’un isolement et d’une pauvreté extrêmes. L’antigérase est donc la posture métabolique d’un État qui se rend iningérable. La dissuasion vise à convaincre l’ingéreur potentiel que toute tentative d’ingérase provoquera une mésingestion, néologisme désignant les dommages si graves qu’ils mettront en péril la survie ou la prospérité de l’ingéreur lui-même. La « paix » dans cette optique n’est pas un état harmonieux fondé sur la confiance mutuelle ou le respect du droit, mais un équilibre précaire et permanent où la peur de la mésingestion neutralise temporairement l’attraction hétérotrophe. La dissuasion nucléaire mutuelle durant la Guerre froide en fut l’expression la plus achevée : chaque camp signalait à l’autre (par l’escalade technologique) qu’une agression déclencherait une riposte apocalyptique, rendant toute « victoire » impossible et la mésingestion inévitable (Schelling, 1960). Cette relecture permet de revisiter le réalisme classique. Morgenthau (1948) et Waltz (1979) ont décrit avec justesse les comportements de survie des États dans un système anarchique, mais sans en identifier la cause première : la nécessité métabolique individuelle projetée à l’échelle collective. L’équilibre des puissances n’est que la formalisation politique d’un équilibre écologique entre prédateurs où chacun signale sa toxicité (son antigérase ) pour prévenir l’agression. La mésingestion et la désingestion sont des processus ; l’iningérable est la propriété (la cause). Comme l’illustrent les cas de l’Éthiopie, de la Thaïlande ou de la Corée du Nord, ces États développent une « propriété de toxicité » culturelle, militaire, géographique, une antigérase qui semble rendre leur souveraineté impossible à attaquer. La mésingestion arrive alors quand l’État prédateur s’obstine à vouloir exercer son ingérêt sur l’iningérable. La tentative d’assimilation se passe mal : le système politique de l’ingéreur « s’étouffe », s’empoisonne ou s’épuise, et l’affaiblit structurellement. La désingestion est la phase finale, face au péril de la mésingestion l’État ingéreur est forcé de se retirer et de renoncer à l’ingérêt. Lorsqu’un État a tenté d’exercer son ingérêt sur un territoire iningérable, il peut sombrer dans une mésingestion chronique avant d’être contraint à une désingestion salvatrice.
La paratrophie de l’ingérêt colonial
L’ingérêt colonial
La colonisation européenne des XIXe et XXe siècles constitue l’expression historique la plus pure et la plus documentée de l’ingérêt de prédation et de tutelle. Elle fut l’aboutissement logique de la projection hétérotrophe des États-nations européens confrontés à une triple contrainte, la
saturation démographique relative, l’épuisement des ressources accessibles sur le continent, et la compétition entre Etats pour la puissance (Schmitt, 1950). La colonisation déploya une paratrophie externe systématique, industrialisée et bureaucratisée à une échelle inédite dans l’histoire humaine. L’État indépendant du Congo de Léopold II (1885-1908) en constitue l’archétype clinique. Officiellement propriété personnelle du roi des Belges, ensuite colonie d’Etat, ce territoire immense fut confié à des compagnies concessionnaires privées (véritables paratrophes économico-policiers auxquels la Force publique de l’EIC était mise à disposition pour terroriser les récolteurs) chargées de l’extraction du caoutchouc et de l’ivoire. Ces compagnies, dotées de pouvoirs régaliens (justice, police, collecte de l’impôt), mirent en place un système de terreur et de travail forcé d’une violence extrême, caractérisé par des prises d’otages, mutilations, villages incendiés ou quotas de production impossibles. Le coût humain, estimé entre 5 et 10 millions de morts selon les historiens, n’était pas une externalité regrettable mais la condition structurelle de la rentabilité du système (Hochschild, 1998 ; Vanthemsche, 2010). L’ingérêt colonial a atteint des sommets de brutalité que le discours civilisateur masquait difficilement. Ailleurs, la paratrophie coloniale prit des formes ingéreuses différentes mais tout aussi efficaces. En Indochine française, les plantations d’hévéas et le monopole de l’opium créèrent une économie extravertie entièrement tournée vers les besoins métropolitains. En Algérie, la colonisation de peuplement doubla l’ingérêt économique d’un ingérêt démographique, les colons européens devenant eux-mêmes des paratrophes permanents sur place. En Afrique subsaharienne, le système des cultures obligatoires (coton, arachide etc.) détruisit les économies vivrières locales au profit de monocultures intensives d’exportation.
L’héritage structurel
Cet héritage paratrophe perdure dans les structures postcoloniales, comme le montre aujourd’hui la crise sahélienne. Les frontières artificielles découpèrent des espaces vitaux ethniques et économiques cohérents, créant des États sans nations et des nations sans États. Les économies extraverties, tournées vers l’exportation de matières premières non transformées, perpétuèrent la dépendance structurelle bien après les indépendances formelles. Les élites locales, formées par et pour le colonisateur, devinrent les relais naturels d’un nouvel ingérêt de tutelle que Jean-François Bayart a théorisé comme « la politique du ventre », où l’accès aux ressources étatiques passe par l’allégeance à des réseaux transnationaux d’extraction (Bayart, 1989). Cette continuité structurelle explique pourquoi les indépendances juridiques des années 1960 n’ont pas mis fin à l’ingérêt, mais l’ont transformé. La violence directe de la conquête coloniale a cédé la place à une violence indirecte mais non moins efficace, celle des accords de défense donnant à l’ancienne métropole un droit d’intervention, des bases militaires permanentes, le contrôle monétaire (zone franc), des contrats miniers et pétroliers asymétriques, et une coopération technique plaçant des conseillers étrangers dans les ministères de décision. L’ingérêt de tutelle, plus discret et moins coûteux politiquement que l’occupation directe, s’est révélé plus durable.
Le Sahel : rupture et substitution paratrophe
Rupture paratrophe et crise de légitimité
L’espace sahélien (Mali, Burkina Faso, Niger) offre depuis 2020 un laboratoire en temps réel de désingestion par incompatibilité systémique. L’ingérêt de tutelle français, structuré depuis les indépendances par une paratrophie sophistiquée (franc CFA comme monnaie extraterritoriale
contrôlée depuis Paris, accords de défense permettant des interventions militaires rapides, réseaux
d’élites politiques et militaires formées en France, présence permanente de conseillers techniques), est aujourd’hui violemment rejeté par les nouvelles juntes militaires arrivées au pouvoir et par des fractions croissantes des opinions publiques.
Ce rejet ne procède pas d’une soudaine prise de conscience idéologique, mais plutôt d’une crise de légitimité profonde du système paratrophe français. Malgré la présence de milliers de soldats français (opération Barkhane) et des budgets d’aide au développement conséquents, la situation sécuritaire s’est dégradée continûment depuis 2012 (Charbonneau, 2017). Les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique contrôlent des territoires de plus en plus vastes, l’État central peine à assurer la sécurité de ses propres forces armées, et les populations civiles subissent une violence quotidienne. Cette incapacité a discrédité le discours de « coopération » et révélé l’ingérêt pour ce qu’il était, le fait d’une présence étrangère poursuivant ses propres objectifs (contrôle des routes migratoires, accès à l’uranium nigérien, maintien d’une sphère d’influence face à la Chine) sous couvert de lutte antiterroriste.
La « chirurgie » souverainiste
Les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey ont opéré une « chirurgie souverainiste » radicale : rupture unilatérale des accords de défense, expulsion des troupes françaises, dénonciation publique des partenariats économiques jugés déséquilibrés, rhétorique panafricaniste et anti-impérialiste assumée. Cette désingérase politique a été accompagnée de mesures économiques pour rendre l’ingérêt étranger inopérant. Le Mali et le Burkina Faso ont ainsi annoncé leur retrait de la zone franc et la création d’une monnaie commune, tandis que le Niger a renégocié ses contrats uranifères avec la France. Ces actes ne relèvent pas du droit international classique, qui protège théoriquement la souveraineté, mais d’une reprise unilatérale de souveraineté face à un système qui la vidait de sa substance. La désingérase est l’ensemble des mécanismes (coups d’État souverainistes, ruptures de traités militaires, révision des codes miniers, etc.) qui tentent de bloquer l’ingérase extérieure. La désingérase provoque une désingestion brutale chez l’État prédateur en le forçant à s’éloigner de ce qu’il considérait comme déjà acquis. L’ingéreur se retire d’un État devenu iningérable pour lui. Mais ce retrait peut cependant créer un vide sécuritaire et économique immédiat. Au Sahel, les armées nationales, affaiblies par des décennies de sous-investissement et de corruption, peinent à compenser le retrait des forces françaises. Les sanctions économiques imposées par la CEDEAO (elle-même perçue comme un relais de l’influence française) fragilisent des économies déjà exsangues. Les populations, prises entre violence jihadiste et répression étatique, ne voient pas d’amélioration immédiate de leur situation. Substitution de prédateur Conformément à la logique géotrophique, ce vide a mécaniquement attiré un nouvel organisme étatique ingéreur : la Russie. Moscou a proposé ses propres paratrophes externes pour combler la niche laissée vacante. Elle a envoyé le groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine), des instructeurs militaires officiels, et conclu des accords miniers donnant accès au lithium malien et à l’or centrafricain. Cette substitution n’est pas désintéressée. La Russie, confrontée à son propre isolement après l’invasion de l’Ukraine et cherchant à sécuriser des ressources stratégiques tout en contestant l’influence occidentale en Afrique, trouve dans le Sahel un terrain d’expansion à bas coût. Il ne s’agit donc pas d’une émancipation au sens idéaliste (l’accession à une pleine autodétermination souveraine) mais d’une substitution de prédateur dans la même niche trophique sécuritaire et économique. L’ingérêt persiste, seuls changent le prestataire de la paratrophie externe et les termes du contrat. Les juntes sahéliennes sont conscientes de ce risque, mais leur capacité à transformer cette substitution en une véritable souveraineté reconstruite reste incertaine et dépendra de leur aptitude à renforcer leur antigérase.
Prédation minérale et ingérêt rwandais
Prédation et profondeur stratégique
Le conflit de longue durée opposant le Rwanda à la République démocratique du Congo depuis 1996 illustre un ingérêt de prédation contemporain où la paratrophie externe est principalement militaire. Le Rwanda, État à haute capacité organisationnelle, militaire et de renseignement, mais contraint par une base territoriale étroite (26 000 km²), une densité démographique parmi les plus élevées d’Afrique et une quasi-absence de ressources minérales sur son sol, éprouve une attraction hétérotrophe constante sur les immenses richesses de l’est de la RDC voisine. Cette région regorge de minerais stratégiques, du coltan (essentiel pour les condensateurs électroniques), de l’or, de la cassitérite (minerai d’étain) et du tungstène entre autres. Leur exploitation et leur trafic dépassent les milliards de dollars annuels. Pour accéder à ces ressources sans occupation directe (trop coûteuse diplomatiquement) Kigali délègue à des groupes armés le rôle de paratrophes prédateurs, comme le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) dans les années 1990-2000, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et, depuis 2012 le Mouvement du 23 mars (M23). Ces milices, composées de militaires rwandais et de miliciens congolais aux ordres, commandées, équipées et soutenues logistiquement par l’armée rwandaise (comme l’ont documenté de multiples rapports d’experts de l’ONU depuis 2001), remplissent une double fonction (UNSC, 2012). D’une part, elles sont les agents de l’ingérase pour la captation des ressources de la région et contrôlent les flux de minerais via un réseau de trafic transfrontalier, de taxation illégale des sites miniers et de contrebande. Les minerais extraits dans les zones contrôlées par le M23 transitent vers le Rwanda où ils sont « blanchis » (leur origine congolaise effacée) avant d’être réexportés sur les marchés internationaux, notamment vers la Chine et les Émirats arabes unis. D’autre part, ces groupes armés maintiennent une zone d’insécurité et d’instabilité permanente qui sert de « profondeur stratégique » à l’ingérêt de Kigali. L’autorité de Kinshasa sur ses provinces orientales est durablement affaiblie par la création d’un glacis sécuritaire qui permet au Rwanda de peser sur la politique congolaise.
Le vide souverain congolais
L’efficacité de cet ingérêt repose en partie sur une faible maîtrise de la souveraineté congolaise. L’État central à Kinshasa, avec un territoire de 2,345 millions de km² et des ressources naturelles innombrables, peine à projeter son autorité dans l’est du pays. Les Forces armées de la RDC (FARDC), sous-équipées, sous-payées et rongées par la corruption, affaiblies par le brassage récurrent de groupes armés, sont incapables de sécuriser durablement les zones contestées. L’administration civile est faible ou quasi-inexistante dans de vastes régions. La complexité ethnique (tensions entre communautés tutsies, hutues et autres groupes locaux) est instrumentalisée par l’ingéreur pour légitimer les milices et fragmenter toute résistance unifiée. Ce déficit d’antigérase transforme le territoire en une opportunité trophique ouverte. La RDC souffre d’une cécité géologique structurelle, avec environs 1 500 géologues actifs pour 2,3 millions de km 2 (soit 1 pour 1 600 km 2), elle est contrainte de déléguer la connaissance de son sous-sol à des firmes étrangères (canadiennes, chinoises, australiennes, etc.). Cette dépendance systémique pour l’exploration constitue un frein majeur à la capture de la valeur ajoutée. En laissant aux multinationales le monopole de la donnée géoscientifique, l’État perd sa capacité de négociation et voit sa rente réduite dès la phase de prospection. À titre de comparaison, le Brésil compte environ 15 000 géologues, l’Australie près de 30 000 et la Chine près de 300 000 (World Bank, 2023). L’État qui ne maîtrise pas l’information primaire reste condamné à l’extraversion, rendant toute souveraineté technique et économique illusoire. La communauté internationale, malgré la présence d’une des plus importantes missions de
maintien de la paix de l’ONU (la MONUSCO, déployée depuis 1999 d’abord sous la forme MONUC pour observer l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka et superviser le désengagement des forces après la « Deuxième Guerre du Congo »), n’a jamais réussi à trancher le nœud géopolitique. Ses positions contre le Rwanda restent symboliques et inefficaces. Son mandat de « protection des civils » par la MONUSCO bute sur l’absence de volonté des grandes puissances (ingéreuses dans la région) et la difficulté onusienne d’imposer un coût diplomatique ou économique réel à Kigali.
L’échec de la désingestion en RDC
Les tentatives congolaises de désingestion ont jusqu’ici échoué faute de capacités suffisantes de désingérase. Sur le plan militaire, les offensives des FARDC contre le M23 se soldent régulièrement par des revers, les milices paratrophes opérant dans l’est de la RDC bénéficiant d’un soutien logistique direct de l’armée rwandaise (UNSC, 2024). Sur le plan diplomatique, la RDC a tenté de mobiliser l’Union africaine et l’ONU, avec ce que l’on pourrait appeler des « succès de résolutions » mais sans résultat tangible sur la cessation du conflit. Sur le plan économique, Kinshasa n’a pas réussi à tarir les flux illicites de minerais, faute de contrôle sécuritaire effectif des zones minières et de moyens techniques, politiques et diplomatiques pour tracer les exportations. Cette situation valide involontairement le calcul coût-bénéfice de l’ingérêt rwandais. Tant que les bénéfices tirés de l’exploitation des ressources et de la profondeur stratégique excèdent les coûts (sanctions internationales limitées, coût militaire modéré via la délégation aux milices), l’ingérêt perdure. Pour inverser cette logique, la RDC devrait développer une capacité militaire capable d’infliger des pertes insoutenables aux paratrophes rwandais (désingestion par le conflit), créer une coalition régionale ou internationale rendant l’ingérêt diplomatiquement toxique pour Kigali (désingestion par aposématisme collectif), et reconstruire sa présence étatique dans l’est au point de rendre l’exploitation impossible (désingestion par reconquête souveraine). Aucune de ces options ne s’est matérialisée à ce jour.
L’Ukraine, de la tutelle à la désingestion
L’ingérêt de tutelle post-soviétique
L’ingérêt russe en Ukraine suit une escalade géotrophique particulièrement instructive. Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, la Russie a cherché à maintenir l’Ukraine dans une relation de dépendance structurelle via un ingérêt de tutelle très complexe. Entre 1991 et 2013, Moscou a maintenu l’Ukraine dans une relation de dépendance asymétrique via un triptyque paratrophe avec l’énergie (gaz à prix politiques), les élites (oligarques pro-russes financés par le Kremlin), et l’identité (instrumentalisation de la langue russe et de la mémoire impériale). La dépendance énergétique constituait le premier pilier puisque l’Ukraine importait la quasi-totalité de son gaz naturel de Russie à des prix négociés politiquement, Moscou utilisant les hausses tarifaires ou les coupures d’approvisionnement comme instruments de pression (crises gazières de 2006 et 2009) (Stern, 2005). Le deuxième pilier était l’influence politique via un réseau d’oligarques et de partis pro-russes. Des figures comme Viktor Ianoukovitch bénéficiaient du soutien financier et logistique de Moscou. Le troisième pilier était culturel et identitaire avec l’instrumentalisation de la langue russe, le récit historique commun (l’Ukraine comme « berceau de la Russie »), et l’Église orthodoxe. Après 2014, Moscou délivra massivement des passeports russes aux habitants du Donbass, créant une population « russe » sur le territoire ukrainien et un prétexte futur d’intervention pour « protéger ses ressortissants ». Cet ingérêt de tutelle visait à maintenir l’Ukraine dans une zone d’influence exclusive, empêchant toute intégration euro-atlantique perçue comme une menace existentielle pour Moscou (extension de l’OTAN aux frontières russes, perte d’un glacis stratégique, basculement d’un marché captif de 40 millions d’habitants vers l’Union européenne). Tant que ce système paratrophe fonctionnait, l’ingérêt restait à bas coût et politiquement soutenable.
La désingestion de Maïdan
La révolution de Maïdan ou Révolution de la Dignité (novembre 2013 – février 2014), née d’une volonté de se tourner vers l’Europe et conduisant au renversement du gouvernement ukrainien, fut interprétée par Moscou comme une tentative violente de désingestion politique (Plokhy, 2015 ; Wilson, 2014). Le refus du président Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne sous pression russe, suivi de manifestations massives, puis de sa fuite et du renversement de son gouvernement, signalèrent la rupture du système paratrophe imposé par Moscou. L’Ukraine tentait une désingestion par incompatibilité systémique en tentant de basculer vers l’Union européenne et l’OTAN, en changeant de partenaire énergétique et en réformant ses institutions pour les rendre compatibles avec les standards européens. La réponse russe fut immédiate et brutale, avec le passage à l’ingérêt de rupture. En mars 2014, des forces spéciales russes anonymes (les « petits hommes verts »), présentées comme des « milices locales d’autodéfense » par la Maskirovka (art russe de la dissimulation et de la désinformation stratégique), prirent le contrôle de la Crimée, et un référendum organisé dans des conditions opaques légitima l’annexion. Simultanément, des soulèvements séparatistes éclatèrent dans le Donbass (oblasts de Donetsk et Louhansk), soutenus militairement par la Russie (armement lourd, conseillers, combattants « volontaires » de l’armée régulière). Ces actes de manducation territoriale visaient à saisir des « nutriments » stratégiques comme la base navale de Sébastopol en Crimée (seul port russe en eau chaude sur la mer Noire), le Donbass (charbon, lithium, scandium, niobium, vanadium, etc.), et à créer un « fait digestif » irréversible empêchant toute intégration euro-atlantique de l’Ukraine.
L’invasion de 2022 et la désingestion par la guerre
L’invasion à grande échelle lancée le 24 février 2022 constitue l’extension ultime de cette logique. Ne parvenant pas à maintenir l’Ukraine dans sa sphère d’influence par l’ingérêt de tutelle, ni à la paralyser durablement par l’ingérêt de rupture limité (guerre du Donbass), Moscou a tenté une ingérase complète. Elle a tenté de renverser le gouvernement Zelensky, installer un régime client, et transformer l’Ukraine en un État-satellite entièrement compatible avec les intérêts russes. L’objectif initial (une opération rapide visant Kiev et les grandes villes) révélait une sousestimation catastrophique de la capacité de résistance ukrainienne. La résistance ukrainienne, soutenue massivement par l’Occident (armements modernes, renseignement satellitaire, sanctions économiques contre la Russie, aide financière), constitue un cas d’école de désingestion par le conflit asymétrique total (Galeotti, 2022). En infligeant des pertes humaines et matérielles colossales à l’armée russe (des dizaines de milliers de morts, destruction de matériels, enlisement dans une guerre d’attrition), en mobilisant toute la sociét dans l’effort de guerre, et en transformant le conflit en une guerre existentielle pour la nation ukrainienne, Kiev a cherché à rendre l’ingérase si métaboliquement coûteuse pour Moscou, en vies, en ressources économiques (effondrement du PIB, fuite des capitaux), en capital politique interne et international, qu’elle parvient à contenir l’agression russe. Cette stratégie de mésingestion repose sur le pari que le coût cumulé de la guerre finira par excéder les bénéfices escomptés de l’annexion, poussant la Russie soit à un retrait, soit à une négociation reconnaissant la souveraineté ukrainienne. Le résultat reste incertain, mais le conflit a d’ores et déjà démontré qu’un État disposant d’un soutien externe massif et d’une cohésion interne forte peut contraindre même une grande puissance à reconsidérer son ingérêt.
Réalisme, idéalisme et limites métaboliques
Le réalisme comme théorie aposématique
La théorie de l’ingérêt ne cherche pas à invalider le réalisme classique et néo-réaliste, mais en révéler les fondements anthropologiques et le radicaliser, en lui donnant une assise physiologique. Les théories de Hans Morgenthau (l’intérêt national défini comme puissance) et de Kenneth Waltz (l’équilibre des puissances dans un système anarchique) décrivent avec justesse les stratégies de survie adoptées par des organismes étatiques projetant l’hétérotrophie collective à l’extérieur, évoluant dans un monde dépourvu d’autorité supérieure contraignante. Leur analyse du comportement des États (concurrence perpétuelle, méfiance structurelle, recherche de puissance relative, alliances opportunistes) correspond à l’essentialité hétérotrophe des collectivité humaines en l’absence de régulateur international. Notre apport est de désigner la cause première et pulsionnelle de cette concurrence, celle de la nécessité métabolique hétérotrophe, projetée à l’échelle collective. L’« intérêt national » projeté à
l’extérieur n’est pas une abstraction, il est la traduction politique de besoins concrets comme la nutrition, l’eau, l’énergie, les minerais, les marchés, l’espace ou la sécurité. La « puissance » n’est pas une fin en soi, elle est le moyen de sécuriser l’accès à ces ressources face à la concurrence d’organismes étatiques poursuivant les mêmes objectifs. La dissuasion apparaît alors comme une stratégie aposématique, une signalisation de toxicité visant à prévenir la morsure en promettant la mésingestion (Jervis, 1978 ; Schelling, 1960). L’équilibre des puissances n’est que la formalisation politique d’un équilibre de prédateurs, où chacun limite son ingérêt à son potentiel de d’antigérase. Cette relecture permet également de comprendre pourquoi le réalisme, souvent accusé de cynisme ou d’amoralisme, décrit plutôt le comportement effectif des États malgré les discours normatifs. Ce n’est pas que les États « choisissent » d’être cyniques ; c’est qu’ils obéissent à une logique de survie qui prime (la pulsion hétérotrophique) sur les considérations éthiques lorsque les deux entrent en contradiction. La morale en politique étrangère est le luxe de puissances satiées ou un instrument de légitimation de l’ingérêt.
Les limites métaboliques de l’idéalisme wilsonien À l’opposé du spectre théorique, le projet wilsonien incarné par la Société des Nations, ensuite par l’ONU, le droit international humanitaire, les institutions de Bretton Woods et les régimes de libre-échange, représente la tentative la plus ambitieuse de contention normative de l’hétérotrophie étatique à l’échelle mondiale (Wilson, 1918 ; Ikenberry, 2001). Ce projet aspire à remplacer la loi de la jungle par des règles de conduite communes, celles d’une « démocratie internationale » où les différends se règlent par l’arbitrage, le droit et le commerce pacifique. Son postulat fondamental est que les États peuvent, et doivent, transcender leurs intérêts immédiats au profit d’un intérêt collectif à long terme, celui de la paix, la prospérité partagée et le respect des droits humains. L’échec récurrent du projet wilsonien, illustré par les génocides des années 1990 (Bosnie, Rwanda) et l’inaction des institutions internationales, par le conflit israélo-palestinien enlisé depuis 1948 dans le déni de l’autodétermination, par les guerres yougoslaves (1991-2001) et la tension insoluble entre le principe d’intégrité territoriale et le droit à l’autodétermination, puis par la guerre d’Irak (2003) lancée sans mandat de l’ONU, la crise syrienne (depuis le Printemps arabe de 2011), l’annexion de la Crimée (2014) et l’invasion de l’Ukraine (2022), s’explique par une méconnaissance fondamentale des « lois métaboliques » sous-jacentes. Cet idéalisme cherche à réguler les comportements à la « table des négociations » et à édicter des normes juridiques contraignantes, sans s’attaquer à l’inégalité foncière de l’accès aux « nutriments » (ressources naturelles, etc.) et sans offrir de solution alternative crédible à la « faim » structurelle (sécuritaire, économique, identitaire) des États. Un État confronté à une menace existentielle (réelle ou perçue) ou à une opportunité d’expansion vitale violera le droit international si le coût de cette violation (sanctions, ostracisme diplomatique etc.) reste inférieur aux bénéfices escomptés de l’ingérêt. Le droit international est ainsi perpétuellement débordé, instrumentalisé comme alibi rhétorique ou comme arme sélective contre les faibles, et pulvérisé par la logique implacable de l’ingérêt lorsque la survie ou la prospérité immédiates de l’organisme étatique sont en jeu. Il est moins une loi au sens coercitif du terme qu’un règlement de la curée, honoré tant qu’il sert les intérêts des puissants et ignoré dès qu’il les entrave. Le projet wilsonien prolonge en effet l’idéal kantien d’une paix perpétuelle fondée sur la réciprocité morale qui intime : « n’agis pas envers autrui comme tu ne voudrais pas qu’on agisse envers toi » (Kant, 1795). Or, cet impératif catégorique suppose une communauté morale entre États, là où la géotrophie révèle une « adémocratie » planétaire, dépourvue de tribunal suprême et traversée par des pulsions hétérotrophes irrépressibles (Doyle, 1983). À l’intérieur de leurs frontières, les États modernes se présentent comme des cités vertueuses, régies par le droit, la démocratie et l’intérêt général. Mais à l’extérieur, ils opèrent dans un espace d’adémocratie, sans démos commun, sans souverain partagé, où la survie prime sur la morale. C’est cette dissonance constitutive qui rend illusoire toute projection directe des valeurs internes sur la scène internationale. Le projet que nous proposons d’appeler « cosmodémie » (cosmo-, de kosmos, monde, univers, ordre ; et -démie, de dêmos, peuple), une démocratie cosmopolitique, universelle, celle du peuple-monde, demeure un horizon normatif, une espérance éthique, mais il bute sur la réalité métabolique des rapports de force actuels et revendiqués (Ikenberry, 2001).
Conclusion
La théorie de l’ingérêt et le cadre de la géotrophie permettent une lecture réaliste pour décoder les dynamiques des puissances contemporaines. En envisageant l’économie, la sécurité, la culture et la diplomatie dans un cycle métabolique inspiré des sciences du vivant, ils permettent une interprétation inédite. La compréhension des phénomènes aussi disparates en apparence que les coups d’État nationalistes au Sahel, les guerres par procuration pour les minerais en Afrique centrale, les annexions territoriales en Europe ou la compétition larvée pour les terres rares en Arctique (crise du Groenland entre les États-Unis et l’Europe en janvier 2026) et pour les données numériques à l’échelle planétaire trouvent un sens. Reconnaître la pulsion hétérotrophe comme le moteur fondamental de l’activité humaine, mais aussi de la concurrence entre Etats, n’est pas une approche cynique des relations internationales ou une apologie de la loi du plus fort. C’est, au contraire, un gain de lucidité scientifique pour qui refuse les consolations des discours juridiques ou moraux, et cherche à comprendre les fondements physiologiques des relations internationales. Cela force à regarder la carte du monde non comme une mosaïque de drapeaux souverains égaux en droit, mais comme une géotrophie globale, un système trophique géopolitique complexe et mouvant, animé par la prédation ou la paratrophie, traversé de relations parasitaires, de symbioses durables ou précaires, et d’équilibres instables fondés sur la peur mutuelle de la mésingestion.
Implications stratégiques
Pour les décideurs des puissances établies, ce cadre invite à une lucidité prospective. Leurs moyens d’influence économique, leurs alliances militaires ou leurs programmes de coopération au développement ne sont pas perçus, là où ils s’appliquent, comme de la « coopération » ou de la « générosité ». Ils sont le plus souvent perçus comme des vecteurs d’ingérêt. Ignorer cette perception, revient à s’exposer à la désingestion (comme au Sahel actuellement) ou à l’émergence de coalitions hostiles. La politique étrangère doit désormais intégrer la prévision d’« iningérabilité » (mesure de la résistance à l’ingérêt) et évaluer les stratégies d’antigérase. Pour les États vulnérables la leçon est brutale, la souveraineté n’est rien moins qu’un droit abstrait conféré par la reconnaissance mutuelle, et sanctifié par la Charte de l’ONU. Elle doit s’exprimer par une capacité d’antigérase concrète, capable de prévoir et neutraliser les ingérêts. Elle passe par le contrôle effectif, scientifique, technologique et sécuritaire des ressources et des territoires à travers le développement d’économies de la connaissance et de la maîtrise scientifique, la diversification des partenariats (pour réduire le périmètre des ingéreurs), et le renforcement endogène de la cohésion sociale et des institutions (pour éviter que des fractures internes ne deviennent des portes d’entrée pour les paratrophes délégués). Pour les architectes de l’ordre international, le cadre géotrophique pose une équation fondamentale. Aucun ordre durable ne pourra reposer sur la seule contrainte normative, qui butera sur la pulsion hétérotrophe lorsque celle-ci devient vitale. Il faudra inventer une « souveraineté collective » à travers des mécanismes garantissant un accès pacifique, équitable etoutenable aux ressources critiques pour tous (énergie, eau, denrées alimentaires, minerais
stratégiques, etc.), dont se rapproche le modèle de la construction européenne (de la production
solidaire du charbon avec la CECA en 1952 à l’UE). Il faudra, peut-être, des régimes
internationaux véritablement contraignants, des technologies de rupture (énergies renouvelables
abondantes, recyclage des métaux rares etc.) ou une redistribution massive des richesses ; soit
assumer pleinement et institutionnaliser un équilibre aposématique stable de terreur mutuelle
assurée, une tâche d’une difficulté herculéenne et d’une dangerosité permanente dans un monde
nucléarisé et marqué par la prolifération technologique (Ikenberry, 2001).
La géopolitique cessera alors d’être seulement l’art du possible pour devenir la science critique
du métabolisme des nations, une géotrophie, une connaissance aussi désenchantée que
précieuse pour qui souhaite, non pas rêver d’un monde meilleur dans l’abstrait, mais œuvrer à
construire un monde plus viable, en partant de la nature réelle, et non idéale, de ses forces
constitutives.
Fait à Kinshasa, le 4 février 2026
Léon ENGULU II
Philosophe, Scénariste et Agronome (RD Congo)
Agrégé de la Faculté de Philosophie de l’Université Libre de Bruxelles (ULB)
DEA de Philosophie et Lettres (Théorie du langage et de l’esprit, ULB)
Licencié en Information et Communication (Major, Elicit, ULB)
Ingénieur agronome de l’ISEA-Tshela (RD Congo)
