Le syndrome de Rudolph Hess frappe Claude Ibalanky

 Le syndrome de Rudolph Hess frappe Claude Ibalanky

À Goma, Claude Ibalanky affirme agir au nom de la paix en s’affichant aux côtés de l’Alliance Fleuve Congo et du M23. Mais lorsqu’un ancien haut responsable de l’État agit sans mandat, l’histoire montre que l’initiative solitaire peut se transformer en impasse politique. En 1941, Rudolf Hess, haut dignitaire allemand, crut pouvoir forcer la paix par une démarche personnelle hors de toute institution. Son échec illustre le danger universel d’une initiative solitaire en politique, indépendamment du contexte.

Le parallèle avec Rudolf Hess
L’apparition soudaine de Claude Ibalanky aux côtés du groupe armé Alliance Fleuve Congo et du M23, dans les collines du Nord-Kivu, constitue un séisme politique majeur. Elle représente, dans l’ordre institutionnel congolais, une anomalie diplomatique profonde qui interroge la frontière entre l’idéalisme proclamé de la paix et ce que la raison d’État ne peut interpréter que comme une rupture grave de loyauté. En prétendant s’ériger en médiateur de la dernière chance, l’ancien coordonnateur du mécanisme national de suivi semble avoir posé un acte qui rappelle un épisode méconnu mais éclairant de l’histoire européenne : celui d’un haut dignitaire convaincu qu’une initiative personnelle pouvait se substituer à la décision collective des institutions.

Rudolf Hess était alors l’un des plus hauts responsables allemands, en mai 1941, persuadé qu’il pouvait, à lui seul, infléchir le cours de la guerre, il monta à bord d’un avion militaire, quitta l’Allemagne sans autorisation pour rejoindre l’Écosse. Ce vol solitaire, accompli hors de toute chaîne de commandement, incarnait la conviction dangereuse qu’un individu pouvait se substituer à l’État. Son initiative fut immédiatement désavouée. Elle ne produisit ni négociation ni apaisement, mais une longue disparition politique, scellée par l’arrestation, l’isolement et l’effacement. Hess passa le reste de sa vie enfermé dans la prison de Spandau, abandonné par son propre camp et ignoré par ceux auxquels il prétendait parler au nom de la paix. L’histoire n’a retenu de lui ni un artisan de concorde ni un visionnaire incompris, mais la figure tragique de l’illusion du messager providentiel.

La responsabilité institutionnelle en RDC
À l’instar de Hess, Claude Ibalanky semble aujourd’hui s’être persuadé que son aura personnelle, son expertise passée et son capital relationnel pourraient suppléer l’absence de mandat explicite. Or, dans la grammaire de la raison d’État, un homme sans mandat demeure un homme sans poids. En l’état des principes républicains en vigueur en République Démocratique du Congo, aucune médiation ne saurait exister hors de la souveraineté des institutions. En quittant Kinshasa pour s’afficher auprès d’un groupe armé dont les exactions et les soutiens extérieurs ont été documentés par plusieurs rapports des Nations Unies, Claude Ibalanky n’a pas emporté avec lui cette souveraineté. Il s’en est, de fait, détaché, au risque de devenir un utilitaire de communication au service d’un agenda politique étranger à la République.
Ce qui rend cette démarche singulièrement problématique, et ce qui distingue Claude Ibalanky de tout autre opposant politique ou intellectuel engagé, tient à ses fonctions antérieures à la tête du Mécanisme National de Suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba. Cette structure n’est pas un organe consultatif ordinaire. Créée à la suite d’un accord international majeur et relevant de la plus haute autorité de l’État, elle constitue l’un des piliers de la crédibilité internationale de la République démocratique du Congo face aux groupes armés et aux dynamiques régionales de déstabilisation de l’Est du pays. À ce titre, elle donne accès à des informations sensibles, à des stratégies diplomatiques et à des diagnostics sécuritaires de premier ordre.
Dans toutes les traditions républicaines, l’exercice de telles responsabilités emporte une obligation de réserve renforcée, qui ne s’éteint pas avec la fin du mandat. Ce devoir n’est ni moral ni subjectif ; il est institutionnel. Il vise à protéger l’État de la dissémination de ses fragilités, mais aussi à préserver la distinction essentielle entre le débat politique légitime et toute proximité objective avec des groupes armés en rupture avec l’ordre constitutionnel. En ce sens, le passage par le Mécanisme National de Suivi ne qualifie pas pour une médiation informelle : il la rend, au contraire, hautement incompatible avec toute familiarité affichée avec les milices que l’État combat.

Le risque d’une initiative solitaire
S’afficher publiquement aux côtés de ceux que la République considère, à juste titre, comme des agresseurs soutenus de l’extérieur ne saurait constituer une offre de paix crédible. Cela s’apparente, dans le langage de l’État, à une disqualification par la fonction elle-même. Il est difficilement concevable, dans l’ordre institutionnel de la République démocratique du Congo, qu’un homme ayant incarné la réponse officielle aux exactions de groupes armés puisse prétendre devenir leur interlocuteur privilégié sans rompre le pacte de loyauté qui le liait à l’institution servie.

L’histoire, là encore, se montre d’une constance implacable avec les messagers autoproclamés. Rudolf Hess n’a jamais été reconnu comme un artisan de paix. Son initiative solitaire n’a débouché que sur l’enfermement, le silence et l’effacement. Claude Ibalanky prend aujourd’hui le risque d’un destin comparable, sinon dans la forme, du moins dans la substance. Pour Kinshasa, il devient la figure du transfuge, porteur d’un passé institutionnel désormais fragilisé. Pour la milice AFC/M23, il ne saurait être qu’une prise de guerre symbolique, une caution intellectuelle temporaire que l’on congédie dès que son utilité narrative s’épuise.

La paix, affaire collective et non individuelle
On ne saurait durablement chercher la paix pour un peuple en s’alliant, fût-ce au nom du dialogue, avec ceux qui le meurtrissent par les armes, surtout lorsque l’on fut l’un des acteurs institutionnels de la stratégie destinée à les contenir. La paix n’est ni une aventure individuelle ni un geste romantique posé en marge de l’État. Elle est une construction collective, souveraine et disciplinée, qui ne peut s’accommoder d’une improvisation solitaire dans le maquis.

Par Léon Engulu III
Ancien Coordinateur a.i. du Mécanisme National de Suivi

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