Démolitions à la chaîne : rétablir l’ordre ou fabriquer des sans-abri ?

À Kinshasa, le fracas des bulldozers est devenu le symbole d’une politique urbaine qui divise. Officiellement, il s’agit de remettre de l’ordre dans une ville étouffée par l’urbanisation sauvage. Dans les faits, les démolitions des constructions dites « anarchiques » laissent derrière elles des familles sans toit, des quartiers traumatisés et une avalanche de questions juridiques. Rétablir l’autorité de l’État ou ouvrir une crise humanitaire silencieuse ? Notre analyse.
UNE CAPITALE SOUS PRESSION
Kinshasa, mégapole de plus de quinze millions d’habitants, grandit plus vite que ses infrastructures. Les quartiers s’étendent, les habitations se multiplient, souvent sans plan d’aménagement clair. Sur les berges des rivières, dans les zones marécageuses ou le long des voies ferrées, des maisons poussent là où la loi interdit de construire.
Face aux inondations récurrentes et aux érosions qui emportent routes et habitations, les autorités provinciales ont lancé une vaste opération de démolition. Leur argument est simple : certaines constructions bloquent l’écoulement des eaux, aggravent les catastrophes naturelles et mettent en danger des milliers de vies. Restaurer l’ordre urbain serait donc une nécessité.
Mais entre la théorie et la pratique, le fossé est profond.
UNE PROCÉDURE EXPÉDITIVE ?
Officiellement, seules les mises en demeure émanant des ministères provinciaux compétents autorisent une démolition. Les autorités assurent agir conformément aux textes légaux et réglementaires.
Pourtant, sur le terrain, de nombreux habitants dénoncent des interventions rapides, parfois brutales, sans véritable dialogue préalable. Des juristes pointent l’absence d’examen individualisé des dossiers et le manque de contrôle juridictionnel avant destruction.
Car une question cruciale demeure : peut-on raser une habitation sans décision judiciaire formelle, surtout lorsqu’il s’agit d’un domicile familial ?
Dans un État de droit, la protection du droit de propriété et du droit au logement impose des garanties procédurales. Or, plusieurs organisations de la société civile estiment que ces garanties ne sont pas systématiquement respectées.
DES TITRES FONCIERS… ET DES MAISONS RASÉES
La polémique s’est amplifiée lorsque des propriétaires ont affirmé disposer de documents officiels : certificats d’enregistrement, autorisations de lotissement ou permis de construire. Selon la Coalition DESC, une soixantaine de victimes seraient dans ce cas.
Si ces affirmations sont avérées, elles révèlent un paradoxe inquiétant : comment l’État peut-il délivrer des titres, puis qualifier ces mêmes constructions d’illégales ?
Ce flou met en lumière les failles chroniques de la gestion foncière en RDC : archives incomplètes, chevauchement de compétences, corruption dénoncée depuis des années, absence de cadastre numérisé fiable. Résultat : des citoyens de bonne foi peuvent investir toutes leurs économies dans une maison… avant de la voir disparaître en quelques heures.
DES FAMILLES À LA RUE
Au-delà du débat juridique, la réalité humaine est brutale. Après le passage des engins, des familles se retrouvent sans abri, leurs biens dispersés, leurs enfants déscolarisés. Les ONG locales évoquent des heurts avec les forces de l’ordre et, dans certains cas, des pertes en vies humaines.
La question du relogement reste le point le plus sensible. À ce jour, aucun programme structuré de relogement social n’a accompagné ces démolitions à grande échelle. L’indemnisation, lorsqu’elle existe, demeure opaque et inégale.
Sans alternative, les déguerpis se réinstallent ailleurs… parfois dans d’autres zones non viabilisées. Le cycle recommence.
L’ARGUMENT ENVIRONNEMENTAL : RÉEL MAIS INSUFFISANT
Il serait malhonnête de nier les défis environnementaux de Kinshasa. Les constructions sur les lits de rivières ou dans des zones à haut risque aggravent les inondations et l’érosion. Chaque saison des pluies rappelle la fragilité de l’aménagement urbain.
Mais les experts en urbanisme soulignent qu’une politique de démolition sans stratégie globale ne résout pas les causes profondes :
pénurie chronique de logements abordables ;
absence de planification urbaine cohérente ;
spéculation foncière incontrôlée ;
faiblesse des mécanismes de contrôle en amont.
Détruire sans reconstruire autrement, c’est déplacer le problème, non le résoudre.
UNE POLITIQUE RÉPÉTITIVE, SANS VISION STRUCTURELLE
Les démolitions ne sont pas une nouveauté à Kinshasa. Depuis des années, des campagnes ciblent successivement les emprises publiques, les berges ou les zones déclarées non constructibles.
Cependant, les observateurs notent l’absence d’une politique intégrée combinant :
réforme foncière effective, numérisation du cadastre, clarification des responsabilités administratives, mécanisme d’indemnisation transparent, plan massif de logements sociaux.
Sans ces piliers, l’action publique ressemble davantage à une réaction ponctuelle qu’à une stratégie durable.
L’ÉTAT FACE À SA RESPONSABILITÉ
Le cœur du débat dépasse la simple légalité des constructions. Il touche à la responsabilité de l’État.
Un État qui tolère pendant des années des constructions irrégulières, encaisse des frais administratifs, laisse prospérer des lotissements douteux, puis intervient soudainement avec des bulldozers, expose sa propre défaillance.
La gouvernance urbaine ne peut se limiter à la sanction. Elle suppose prévention, planification, transparence et dialogue.
VERS UNE GESTION PLUS HUMAINE ?
La crise actuelle pourrait devenir une opportunité. Des pistes existent :
mise en place d’une procédure contradictoire obligatoire avant toute démolition ;
contrôle judiciaire systématique ;
fonds d’indemnisation clair et public ;
plan de relogement progressif ;
réforme foncière modernisée et digitalisée ;
lutte effective contre la corruption dans la chaîne d’attribution des titres. Kinshasa a besoin d’ordre, oui. Mais un ordre fondé sur la justice et la prévisibilité, non sur la peur.
ENTRE AUTORITÉ ET HUMANITÉ
Les démolitions dites « anarchiques » révèlent un malaise urbain profond : croissance démographique explosive, administration foncière fragile, inégalités sociales criantes. Rétablir l’autorité de l’État est légitime. Mais ignorer la dimension sociale et juridique transforme une opération d’assainissement urbain en bombe sociale à retardement.
À Kinshasa, la vraie question n’est plus seulement « qui construit illégalement ? »
Elle est devenue : qui protège les citoyens quand l’État démolit ?
La Rédaction
